À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe, quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de chœur et les paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous. Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et perdit ainsi la grosse corde de son arc.
Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos. Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me voilà donc encore débarrassé d'un jour!»…
Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!…
Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il jouait à ce moment un morceau intitulé La Retraite, son triomphe sur la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare parfaite, presque impossible à remplacer… Le public montra son mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable que les concerts de mon professeur prirent fin.
Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il le remerciait.
On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.
Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive; c'était pour lui le nec plus ultra du plaisir solitaire. Comme cela il manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux…» On reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents, ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir jamais comprise.
D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens pour me mordre; jamais!»
Le 10 octobre au soir.
J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée, que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte, s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles. Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.