Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable, comme dit grand-père.
Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres; mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche, prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir. Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.
À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances qui venaient nous dire adieu.
Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord parlé de la pluie et du beau temps… Ah! vraiment l'on ne saura jamais ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des personnes d'embarras.
«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige, la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne, suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière. L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou au bord de la mer.
Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment l'hiver que pendant l'été et vice versa.
En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne, près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus par le Pouliguen.
Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet, l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme… Il faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y reprendrait plus.
À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de l'existence, c'est le terme de tout…
J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le cœur anxieux se demande si on les reverra…