Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances, je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour, je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon familier, n'a pas chômé.
Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces choses n'y remédie point… Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée m'arrive… c'est une inspiration du Ciel… Mon journal sera mon sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule… Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses, d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup, acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.
Adieu, mon charmant home, je te quitte, la conscience allégée par cette douce espérance.
Signé: HENRIETTE.
Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:
«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge! que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament, parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les cœurs, parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes, leur consolation, leur espérance et leur salut!»