Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et avait une grande influence sur la société parisienne.
Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe de ces plaisirs-là?… La politique qui se glisse partout, escortée de passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.
Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est contre moi.
Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde, sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.
Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques, en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable. Notre époque troublée ne les reverra pas.
SECOND DEVOIR
LE FACTEUR DES POSTES
L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle. Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»
Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens passent presqu'inaperçus?
Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît l'heure exacte de l'arrivée du facteur.