L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener, ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la Mode par exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues, journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'œil suffit pour reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré depuis longtemps.
Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et, par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes, disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment, le cœur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte, l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant d'autres entre ses mains.
«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route, toujours pressé.»
Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du monde?[4]
Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou la bolée de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain, la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le sort a pris, mais qui reviendra fidèle…, et cette dernière lettre d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte, plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui, plus vaste, puisque la sienne contient tout…, la mort et la vie, le bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche en vain à découvrir la vérité.
Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions, modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant, il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de l'hiver, ni les soleils de l'été.
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Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste: elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre.
L'institution des Postes, telle que nous la comprenons de nos jours, ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les oiseaux et les chiens comme messagers et Bergier, dans son Histoire des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin. Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires, si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres, missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers.
Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture.