Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant plus suave au cœur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!

Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices, pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait cette réflexion:

«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin qu'ils soient absous de leurs péchés.»

Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits, traite expressément de la prière pour les morts.

Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées, celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières, mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon, abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets. Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé Le Meunier et sa Fille, représente tous les ans à Vienne, la veille de la Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables, la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de fleurs.

Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.

Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du 1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.

Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent, mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.

Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs tombeaux.

Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le grand anniversaire du deuil et de l'affliction.