Mes premiers jours à Oxford ont été consacrés à l’amitié. Il est si doux de parler du temps passé, avec ceux qui l’ont vécu, de parler de la génération qui précéda la nôtre, avec les derniers contemporains de cette génération. Le souvenir de ma mère bien-aimée planait sur tout ce que nous disions, le passé me ressaisissait tout entière. Par instant il me semblait qu’elle était là, que j’allais l’entendre, la voir... Chère bonne mère, elle avait bien placé son affection, et sa vieille amie m’a délicieusement reçue. Chacune de vos lettres m’a-t-elle dit, me donnait du soleil pour toute la journée. La distance disparaissait, mon affection vous évoquait, ma pensée retrouvait la vôtre et j’avais la tendre illusion de me croire près de vous. Aujourd’hui je tiens la réalité, quel bonheur! Quand on est entré dans mon cœur, c’est pour la vie, autrement, l’amitié ne serait ni sincère, ni vraie.

Malgré son existence qui s’écoule en Angleterre, le snobisme britannique ne l’a pas atteinte. Elle est restée bien française par le cœur et par l’esprit. Aujourd’hui, on est un peu brutal dans ses idées, un peu crû dans ses expressions, cela s’appelle du naturalisme, un long mot, que personne ne comprend guère, pas même ceux qui s’en servent le plus.

Mon amie au contraire a gardé des expressions élégantes et choisies, et pratiquant l’art du bien dire, fait tout passer sans choquer personne. Et je suis heureuse de nos causeries, comme elle est heureuse de ma présence. Ah! que j’ai bien fait de venir!

JOURNAL DE SUZETTE

Nous voilà donc arrivées chez l’amie de Madame. Cette amie habite une belle maison, bien confortable, elle a plusieurs domestiques; c’est une vieille dame riche. D’ailleurs ce n’est pas en Angleterre qu’il faut venir habiter lorsqu’on n’a pas de fortune. Au contraire, beaucoup d’Anglais quittent leur pays par raison d’économie, et si nous voyons certaines villes françaises, encombrées d’Anglais, c’est qu’ils y trouvent leur avantage, et vivent bien plus à l’aise chez nous que chez eux.

J’ai une assez jolie chambre, mais ce n’est pas tout dans la vie, et mes débuts ne sont pas heureux. Mauvais sommeil, nuit détestable à digérer laborieusement l’affreux pain pas cuit, qu’on mange ici comme du gâteau. Ah! ces Anglais, ils ont un estomac à rendre des points à toutes les autruches de la création.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE II

La ville d’Oxford, ses collèges, ses musées, ses promenades.

Oxford passe à bon droit pour être une des plus jolies villes d’Angleterre.

C’est une ville essentiellement protestante; sur quarante mille habitants il n’y a que quatre cents catholiques.