Nous sommes revenues par la Mésopotamie, cette Mésopotamie ne se trouve pas entre le Tigre et l’Euphrate, quoique entre deux rivières sillonnées de barques pompantes et coquettes traçant leur léger sillon sur les eaux; c’est une promenade. Ses berges étaient garnies de pêcheurs à la ligne gardant une immobilité absolue, raides comme une trique et me faisant penser à ces définitions quelque peu irrévérencieuses et si souvent reproduites de la pêche et des pêcheurs à la ligne.

Dans la rue Magdalen se trouve une croix horizontale qui marque la place où furent tués deux prêtres, sous le règne d’Elisabeth, toujours si cruelle envers les catholiques.

Il paraît qu’ici on voit continuellement surgir de nouvelles religions. Hier, un bonhomme, la vivante image du vieux Christmas, qu’on dessine dans les gravures, cheveux blancs, comme des flocons de neige, immense barbe givrée jusqu’au genoux, pérorait d’une voix enrouée en frappant de toutes ses forces sur une bible. On aurait dit qu’il voulait faire entrer tout ce qu’il débitait, à coups de poings, dans l’esprit de ses auditeurs. Il était très entouré.

On compte, paraît-il, en Angleterre, cent quatre-vingts sectes différentes. Voilà bien des moyens pour arriver au ciel; il me semble même qu’il y en a trop pour qu’ils soient tous bons.

JOURNAL DE SUZETTE

A Oxford aussi les magasins se ferment de bonne heure; il n’y a aucun agrément à se promener le soir dans les rues; ce n’est pas comme en France, où on a l’éblouissement des beaux étalages bien éclairés. Ici le samedi est comme à Jersey très mouvementé, tout le monde fait ses provisions et court les magasins et les marchés. Le dimanche on semble confit en dévotion, tout mouvement cesse, sauf celui des cloches qui carillonnent à vous rompre la tête.

Le grand marché couvert d’Oxford est très intéressant, tout y est beau et de bonne qualité, mais d’un prix!... La viande, magnifique, un peu grasse, peut-être, mais fort appétissante est bien plus chère qu’en France. Et le poisson donc! Etre planté au milieu de la mer, et payer le cent d’huîtres vingt-cinq francs, c’est raide! Les fruits sont inabordables, beaucoup viennent de France, et on les paie en conséquence. Du reste, c’était bien un peu comme cela à Jersey et à Guernesey, où les habitants tout en n’ayant pas l’air de se croire anglais, se montrent tout aussi grasping que ceux de la mère-patrie. L’eau est mauvaise et empâte la bouche. Je m’abreuve de thé, que j’aime heureusement. Le pain ordinaire est détestable, je l’ai déjà dit. Il y a bien un pain de luxe, le pain viennois, qui est très bon, mais on ne le sert qu’à la table des maîtres.

Miss Emily me fait goûter de tout. Le fameux whisky est détestable à mon goût; en revanche, j’ai trouvé le sherry fort bon. J’ai bu du gin; cette sorte d’eau-de-vie coûte aussi cher que le rhum, ce qui n’empêche pas les femmes du peuple d’en boire jusqu’à l’ivresse. Je ne ferai pas de folies pour le gin. Je ne sais quels ingrédients on y ajoute, mais on y trouve amalgamés ensemble trois parfums bien différents et qui semblent sortir de chez le coiffeur, de chez le pharmacien et de chez le liquoriste, le tout bien sucré. Pour être juste, je dois reconnaître que le goût d’anisette domine. C’est blanc comme de l’eau, et point capiteux du tout. Je pense qu’il faut en boire à haute dose pour se griser. Ce qui est bien meilleur, c’est le cidre de Devonshire, mais il est très cher.

La cuisinière nous a fait manger hier une conserve d’Amérique: une langue de panthère ou de kanguroo, je ne sais plus au juste. C’était détestable! L’indépendante Amérique empoisonne sa petite sœur anglaise de toutes ses conserves de viande et de poisson, tout en les lui faisant payer cher.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE IV