On n’a pas oublié dans les salons de Londres la saillie de M. de Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui, remarquant dans une soirée donnée par lui, la présence du duc de Montmorency et celle de M. de Rotschild, que l’empereur d’Autriche venait d’anoblir, s’écria: «Nous avons ici le premier Baron chrétien et le premier Baron juif.» Et cette coutume s’est enracinée, les chrétiens vont danser chez les juifs, séduits et éblouis par le faste de leurs réceptions.

En général, les jeunes Anglais sont fanatiques des exercices corporels. Ils aiment beaucoup la danse, plus même peut-être que les jeunes filles. Le prince de Galles leur donne l’exemple; valseur émérite, il ne dédaigne pas les invitations de la haute noblesse et danse jusqu’à trois et quatre heures du matin, dans les bals qu’il honore de sa présence.

Les énormes fortunes de l’aristocratie, de l’industrie et du haut commerce, donnent des fêtes, des raouts d’un luxe inouï; il n’est pas rare de commander pour douze ou quinze mille francs de fleurs et de plantes vertes, pour une réception d’apparat. Les angles des appartements, les fenêtres, les cheminées, sont remplis de palmiers, fougères, camélias, etc.; les rampes des escaliers, les chambranles des portes, sont enguirlandés de jasmin, de lilas, de mimosa; aux plafonds, se balancent entre les lustres, de grosses lanternes rondes de cristal, éclairées intérieurement et revêtues d’azalées, de clématites, ce qui fait l’effet de boules de fleurs lumineuses. La musique sort de bosquets verdoyants et parfumés et le service, comme élégance et confort, ne laisse rien à désirer. Voilà les fêtes que se donne, pendant la saison, la riche Angleterre.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame m’a donné la permission d’aller avec Miss Emily à deux fêtes du pays, aux régates d’Oxford et au bal champêtre de Wourcester.

Les régates ne m’ont point divertie. Pour s’y rendre, c’était un tohu-bohu effrayant; une foule énorme, bariolée de toutes couleurs, marchait, parlait, gesticulait, mais je ne comprenais rien; je ne connaissais personne, je ne m’intéressais à aucun bateau, et ce n’était guère amusant. Ce dont je me souviens le mieux, c’est qu’on a passé une immense coupe pleine de Champagne, en buvait qui voulait. Il est vrai que nous étions sur un bateau réservé, c’était sans doute une galanterie des personnes qui l’avaient loué. En revanche, j’ai trouvé très à mon goût la fête champêtre.

A six heures nous entrions dans le parc des jeux où nous nous sommes trouvées au milieu d’un grand nombre de jeunes filles toutes habillées de rose, de blanc, de velours, de fourrures, etc., puis, pour faire face à ce bataillon féminin une poignée de jeunes gens à l’air aussi penauds que des renards pris aux pièges.

Dame! leur frayeur se comprend, attendu que les jeunes filles ont à pourvoir seules à leur avenir et dans ce pays-ci le sexe faible étant plus nombreux que le sexe fort attaque celui-ci pour le bon motif, bien entendu.

En thèse générale les hommes sont toujours en garde contre les femmes, ils les fuient dans les rues; car c’est une grande imprudence qu’ils commettent en répondant à une femme qui semble, par exemple, demander un simple renseignement: ça peut être un traquenard, et s’ils lui parlent, elle peut s’écrier qu’il y a injure et demander une somme considérable, cela n’est pas rare.

C’est sans doute une des raisons qui rendent les hommes si peu polis. Ensuite ils ne peuvent pas saluer sans y être autorisés, les femmes font d’abord un petit mouvement de tête, c’est le signal approbateur qui permet aux messieurs de tirer leur chapeau. Autre pays, autres mœurs, mais revenons à la fête.