Jusqu’à sept heures une petite musiquette, ressemblant à celle que l’on joue au cirque, a charmé les oreilles des assistants; puis la danse a commencé. Les jeunes filles étaient obligées en grand nombre de se transformer en cavaliers, car il y avait disette de danseurs. Tout ce monde danse parfaitement et très convenablement; ce qu’on peut reprocher, c’est trop de raideur, cela ôte la grâce et me faisait penser, la musique aidant, aux marionnettes si jolies de France. Vers la nuit, l’animation a commencé un peu; pour tout éclairage, deux grands lampions de chaque côté de la tente des musiciens, le reste du parc était éclairé par la lune. Je crois que les nuages qui la voilaient de temps en temps, faisaient bien l’affaire des amoureux. Une autre tente servait de buvette; c’est là qu’après les danses, on venait se raffraîchir. Tout en promenant et regardant, Miss Emily m’a encore donné d’autres renseignements sur le peuple anglais que j’étais très contente de voir de près.
En Angleterre, la femme est considérée comme inférieure et le mari regarde son épouse comme sa première servante; elle n’a pas comme en France une certaine influence sur son seigneur et maître. Les fils eux-mêmes, en grandissant, n’ont pas le respect que les enfants de France témoignent à leur mère; ils ne l’embrassent jamais. Chez eux les instincts sont développés, mais pas le cœur.
Je ne lâchais pas le bras de Miss Emily, j’aurais eu peur de m’égarer; ensuite je me demandais si dans cette foule compacte il n’y avait pas quelques pickpockets. Rassurez-vous, me disait Miss Emily en riant; on n’entend pas parler de voleurs à Oxford. Saint Patrick a sans doute fait ici à l’égard des voleurs, ce qu’il fit jadis en Irlande, à l’égard des grenouilles... Elles y sont inconnues.
C’est égal, dès qu’on me frôlait, je portais instinctivement ma main à ma poche, pour voir si mon porte-monnaie était bien à sa place.
En revenant, Miss Emily m’a parlé de la fête de Saint Patrice, cet apôtre venu de la Gaule pour convertir l’Irlande, et qui fit de cette dernière une île de Saints.
Partout où ils sont, les enfants d’Erin célèbrent la fête de leur saint patron. La plupart d’entre eux assistent à la messe ce jour-là. On les reconnaît aux rubans verts, dont ils ornent leurs coiffures, ainsi qu’aux touffes de trèfle qu’ils portent,—les hommes à leur boutonnière, les femmes à leur corsage. (On sait que saint Patrice s’était servi d’une feuille de cette plante pour donner aux Irlandais idolâtres une idée du mystère de la Trinité).[13]
La tradition dit que saint Patrice ayant demandé à Dieu qu’il fît beau le jour de sa fête, afin que tous les Irlandais pussent aller à l’église, sa prière fut exaucée. Il ne pleut jamais en Irlande le 17 mars.
Mais s’il ne tombe pas d’eau, d’autres liquides coulent à flots. L’enthousiasme fait parfois oublier la tempérance, et il arrive que saint Patrice a lieu d'être mécontent de la façon dont certains de ses enfants célèbrent sa fête.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE V
Deux fêtes.—Raout et garden-party.