A la fin de la saison, c’est-à-dire vers le commencement d’octobre, il y a un jour consacré aux actions de grâce, qu’on rend à Dieu pour la moisson et les biens de la terre. Ce jour s’appelle Thanksgiving Day, et presque toute la journée il y a soit des messes jusqu’à midi, soit des cantiques chantés en chœur, et répétés longtemps d’avance, soit des prières et des sermons jusqu’à neuf heures du soir; La clôture a lieu d’une manière très imposante: sermon, action de grâces à genoux, cantique chanté par tout le monde, chœurs avec accompagnement d’orgue et Salut. Avant le Thanksgiving day, l’église est délicieusement décorée des biens de la terre, légumes, fruits, fleurs, blés, etc. etc., chacun envoie ce qu’il a de plus beau, telle qu’une énorme grappe de raisins, une pomme prodigieuse, et ainsi de suite de tous les fruits, fleurs et légumes, qu’on arrange avec un goût exquis sur des fonds de mousse et de verdure. Ce sont de ravissantes décorations autour des colonnes et des lustres. Pour l’autel et le sanctuaire on fait des chefs-d'œuvre.

Cette coutume qui a lieu dans toutes les paroisses des villes, villages et bourgs du Royaume-Uni, et chez toutes les sectes, se termine par une sonnerie de cloches jouant des airs pieux, connus et aimés du public. En France, on ne se doute pas de la manière dont on sonne les cloches en Angleterre, et j’ai vu des Français si attendris en les entendant pour la première fois qu’ils en versaient des larmes.

Le lendemain de Tanksgiving Day, les fruits et les légumes sont distribués par des jeunes filles de bonnes familles, aux malades qui n’ont pu assister à la cérémonie, aux hôpitaux, et partout où on sait que ce souvenir de la plus belle des fêtes sera le bien-venu. Les Anglicans envoient leurs dons aux Anglicans; les Non-Conformistes à leur troupeau.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame a prolongé son séjour d’une semaine, comme je le craignais, mais en ce monde tout prend fin, notre séjour à Oxford est terminé. J’ai bien employé ma dernière journée. En me levant ce matin mon premier soin a été, comme une bonne anglaise, que je ne suis pas cependant, de me diriger vers le petit déjeûner; à cette heure là les grillades sont chaudes et la bouilloire chante au coin du feu.

De la cuisine on n’entend pas que le chant de la bouilloire, il y a au bout de la rue, un atelier de couture, où les jeunes filles chantent toute la journée, je ne dirai pas comme des fauvettes, non! en général les voix sont peu harmonieuses, on fuit instinctivement. J’ajouterai même qu’il faut avoir les oreilles exercées à la politesse pour écouter patiemment le chant des jeunes misses—c’est une chose étrange comme les femmes ont la voix pointue même en parlant et les hommes au contraire la voix gutturale, surtout quand ils parlent aux animaux on dirait un rugissement. La première fois que j’ai entendu ici le cocher Bob parler à ses chevaux, j’ai eu grand peur.

Après le thé nous sommes sorties. Miss Emily m’a d’abord menée sur le champ de foire où j’ai vu des bestiaux magnifiques; les animaux sont parqués dans des stalles de fer, ce qui permet de circuler facilement sans crainte d'être embroché par une vache ou mordu par un porc: c’est très ingénieusement installé; nous n’avons rien de semblable en France.

Ensuite je suis encore allée voir une cérémonie religieuse, la communion à une église protestante. Les fidèles ôtent leurs gants en entrant et restent à genoux pendant tout l’office, le ministre se tient à un autel dans le genre des nôtres et récite des prières tout haut, puis le moment de la communion venu, tout le monde se dirige vers l’autel, où deux ministres tiennent l’un un bassin d’argent contenant le pain, l’autre une timbale de même métal contenant le vin. La timbale passe de lèvre en lèvre, sans que personne manifeste le moindre dégoût, quand tout le monde a été pourvu, l’officiant consomme le reste.

Oxford a des religieuses protestantes habillées comme les nôtres—les règles de leur couvent sont aussi une imitation des institutions catholiques. En revenant, Miss Emily et moi, nous en avons croisé une dans la rue. Cette religieuse nous a saluées très poliment. Je me demande encore en l’honneur de quel saint cette révérence à des personnes qu’elle ne connaît pas.

Je terminerai mon journal d’aujourd’hui par un trait qui montre l’Anglais sous son vrai jour.