Ah! se disait-elle, je me suis joliment fait attraper, c’est un plat sans doute fort long à confectionner, qu’on ne demande que rarement, vu son prix; on va me servir quelque chose de détestable. Elle en était là de ses lamentations, quand un joyeux carillon de grelots lui fit lever la tête. Une voiture venait d’entrer dans la cour, les chevaux piaffaient, le conducteur claquait du fouet, un domestique parut: «Madame peut venir!» et mon amie seulement alors comprit la chose. C’était l’itinéraire, après déjeûner, de se promener en voiture, et la caléïche à la choute, c’était une calèche pour aller visiter la chute et les cascades, le plus joli site des environs.
Ah! cette même amie était bien amusante quand elle racontait ses impressions de voyage et principalement ses violentes émotions et ses démêlés avec la foudre, à l’hôtel du Righi. Elle y était arrivée un soir de grande chaleur. Vers le matin, l’orage éclate; un orage dans la montagne, c’est tout ce qu’il y a de plus formidable au monde, les éclairs vous aveuglent et le tonnerre, aux rugissements sinistres, est partout sous vos pieds, sur votre tête...
Mon amie épouvantée, se lève et sort de sa chambre. Dans le vestibule, elle aperçoit, d’un côté un domestique, de l’autre une boule de feu qui, en passant effleure sa robe, une robe de soie, Dieu merci.
Qu’est-ce? s’écria-t-elle affolée.
—Faites pas attention, Madame, répond le domestique imperturbable, c’est le tonnerre qui se promène et pour la rassurer il ajoute: Ça lui arrive souvent.
Mon amie ne déjeûna pas tranquille, et partit aussitôt. Au retour, elle eût des démêlés avec son cocher, mais ce n’était rien en comparaison de ceux du matin.
Il est certain que les cochers ici doivent faire de bonnes affaires, ils n’ont point à craindre une trop grande concurrence de la part des chemins de fer, qui ne peuvent gravir le flanc des montagnes ni courir sur leur front. Ils ne seront jamais réduits au rôle passif du Collignon mélancolique à propos duquel Scarron écrivait:
Assis à l’ombre d’un rocher,
J’aperçus l’ombre d’un cocher,
Qui frottait l’ombre d’un carrosse,
Avecque l’ombre d’une brosse.
Dans le beau livre de Victor Hugo, intitulé: En voyage, le grand poète raconte une amusante anecdote de son voyage aux Pyrénées. Voulant aller de Bayonne à Biarritz, il fut entouré par la cohue des cochers, qui lui proposèrent de lui faire faire cette excursion pour un prix des plus modiques. «Quinze sous!» criait l’un, «Douze sous!» criait l’autre. Enfin, on lui offrit pour trois sous (il y a cinquante ans de cela), une place dans une voiture neuve et fort bonne. En moins d’une demi-heure, on atteignait Biarritz.
«Arrivé là, dit Victor Hugo, et ne voulant pas abuser de ma position, je tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J’allais m’éloigner, il me retint par le bras: