Ma première pensée à Schaffhouse est pour la cascade de la Lauffen, la plus belle de l’Europe.—En y arrivant, mon imagination a d’abord été désappointée de ne pas voir les eaux tomber d’une plus grande hauteur; elles descendent graduellement en nappes d’une immense largeur jusqu’à l’énorme rocher planté au milieu du fleuve contre lequel elles se précipitent l’une par dessus l’autre avec un fracas épouvantable. Malgré la déception du premier moment, mes yeux ne peuvent se détacher de ce spectacle étourdissant. Je reste là comme pétrifiée, regardant et écoutant, pendant que Georgette remplit ses poches de charmants petits cailloux qu’on trouve sur les bords du fleuve.

Pour compléter le tableau, je vois un train s’engouffrer dans le tunnel du château de la Lauffen, tout cela devient vertigineux!

J’ai visité à Schaffhouse l’énorme et vieille forteresse près de laquelle se trouve le cimetière. En sortant, nous avons entendu des détonations; c’était les derniers honneurs que l’on rendait à l’un de nos pauvres soldats mort de la petite vérole à l’hôpital.

Départ pour Strasbourg par le chemin de fer badois qui nous laisse en route de bonne heure et nous couchons à Waldshut, charmante ville, assise sur les bords du Rhin. Aujourd’hui dimanche, par un temps splendide, nous reprenons le chemin de fer qui côtoie le Rhin jusqu’à Bâle, il n’y a pour moi qu’une ombre, une ombre bien noire, au splendide tableau qui se déroule devant nous. C’est la vue de toutes ces gares enguirlandées de tous ces drapeaux aux couleurs prussiennes et badoises flottant au vent. Les campagnards débordaient sur le parcours avec des airs de fête. C’était une griserie de chants patriotiques, à l’occasion de la paix signée, une orgie de victoire qui me jetait des bouffées de rouge au front et de rage au cœur.

Ah! comme tous ces chants résonnaient lugubrement à mes oreilles!

Voici du reste la traduction des hurlements militaires d’outre-Rhin, qui se vocifèrent en ce moment dans toute l’Allemagne.

REFRAIN
Les hussards chantent, la poudre gronde,
Suivons tous nos généraux qui, pour nous,
Ont déjà gagné mainte bataille.

Frères, si nous n’avons pas un sou entrons en France, nous trouverons de l’argent là-bas.

Frères, si nous n’avons pas de souliers, allons en France pieds nus; là-bas on trouve à se vêtir et à se chausser.

Frères, si nous n’avons pas de vin à boire, il y en a en France, allons là-bas, nous défoncerons les tonneaux et viderons les bouteilles.