C’est à Bâle que nous faisons nos adieux à la Suisse.

Adieu, belle Helvétie, adieu pays grandiose aux aspects saisissants et variés, adieu montagnes vêtues de forêts et couronnées de glaciers, rochers découpés en figures fantasques, cascades et torrents dont les eaux se fondent en écume de neige, se brisent en flèche d’argent, s’étalent en nappe de cristal.

Adieu et je répète avec le poète: Tout dans ce beau tableau sert à nous enchanter! J’ai presqu’envie d’ajouter que la seule ombre à ce merveilleux tableau c’est l’homme qu’ici la grandeur de la nature semble écraser.

Oui adieu, Suisse hospitalière, Suisse généreuse, ce n’est pas sans émotion que je te quitte, terre bénie, qui t’es montrée si compatissante à nos pauvres soldats.

C’est à Verrières dans une maisonnette que fut signée, entre le général Suisse Herzog et le général Clinchamp, le dernier général de l’armée de l’Est (oubliée par nos gouvernants lors de l’armistice) la Convention qui arrachait quatre-vingt-cinq mille Français aux mains de l’ennemi.

L’armée de l’Est après avoir repoussé les Allemands à Villersexel, venait de perdre la bataille d’Héricourt. Elle fuyait... et je l’ai encore et je l’aurai toujours présente à l’esprit cette déroute épouvantable, où l’on voyait des cavaliers sans chevaux, des fantassins sans armes, des piétons sans souliers les pieds gelés, ulcérés, marchant par 16 degrés au-dessous de zéro avec de la neige jusqu’aux genoux. Oui, je la reverrai toujours cette armée en guenille, mourant de privations et de froid; combien, combien de ces malheureux ont succombé. Les Prussiens et les corbeaux étaient à leurs trousses, les uns pour les achever et les autres... pour les dévorer. Devant cet encombrement formidable, la Suisse qui n’y était point préparée s’élevant soudain à la hauteur de cette lourde tâche a montré le plus admirable dévouement.

Les généraux ont choisi leur résidence, plus de deux mille officiers, en chiffres exacts deux mille cent dix officiers se sont fixés dans six grandes villes; les soldats ont été repartis dans cent soixante-quinze dépôts, et soumis au code militaire du pays, traités comme milice suisse, c’est-à-dire logés, nourris et payés à raison de vingt-trois centimes par jour et par homme.

Un jour cent cinquante mille lettres sont tombées tout à coup venant de Mâcon. Quel travail pour remettre à chacun celles qui lui sont adressées. Mais les bons Suisses sont patients et l’on débrouille ce formidable courrier. Songe-t-on, disait un Suisse, à tout ce que peut contenir une lettre, cette feuille légère: parfois le cœur tout entier, parfois un pieux souvenir qui rend la vie; un secours urgent attendu avec angoisse et toujours au moins des nouvelles de la famille, des consolations, une bouffée de l’air du pays natal, une preuve qu’on n’est plus seul.

Il est juste aussi de reconnaître que, pendant leur séjour de trois mois, nos soldats se sont montrés doux, honnêtes, reconnaissants.

Le conseil fédéral a adressé au général Clinchant une lettre, «pour rendre hommage à la bonne conduite, qui n’a cessé de régner parmi les officiers et les soldats de l’armée de l’Est, pendant son internement en Suisse, ce qui a largement facilité la tâche du gouvernement fédéral et des gouvernements cantonaux.»