Le Palais des Jeux est splendide. Deux fois par semaine nous y allons entendre d’excellente musique dans la salle des roses, tendue de satin blanc et décorée de guirlandes de roses en relief. Je vais aussi lire les journaux au cabinet de lecture où l’on peut coudoyer quantité de princes et princesses de toutes nationalités. Le roi et la reine de Naples habitent Bade en ce moment. La reine est une femme encore belle et sympathique, qui ressemble bien aux portraits que j’ai vus d’elle. Nous passons nos soirées dans le salon de la conversation ou au théâtre, un vrai bijou. Tout est élégant et luxueux à Bade: l’allée de Lichtenthal nous a rappelé les Champs-Elysées, tant il y passe de fringants équipages; seulement, au lieu de conduire au bois de Boulogne, elle conduit à la Forêt-Noire. Le Palais du grand-duc, la villa de la princesse Stéphanie de Bade sont remarquables. La cathédrale est richement décorée à l’intérieur: parmi ses curiosités on voit le squelette de Sainte Rosalie, entièrement recouvert de joyaux. L’ancienne chapelle des chanoines de Lichtenthal possède une autre relique du même genre.

La Trinkhall est l’établissement thermal proprement dit de Bade (Baden veut dire Bains en allemand); c’est aussi un fort joli édifice; sa façade comprend seize colonnes d’ordre corinthien. Sur le fronton un bas-relief représente la nymphe des eaux, qui, d’un côté, accueille les malades et qui, de l’autre, les renvoie heureux et guéris.

On arrive à la galerie par un large perron et deux entrées latérales. Le fond de cette galerie se compose de quatorze panneaux, peints à fresque, représentant les principales légendes du pays.

Je me les suis fait expliquer. Est-il rien de plus charmant que les légendes? Elles sont la poésie des siècles, elles sont les broderies et les fleurs jetées sur le canevas sévère de l’histoire.

J’ai voulu faire usage de ces eaux qui sortent toutes chaudes de dessous terre, mais cela ne m’a pas réussi comme à bien d’autres du reste. Dame! ces eaux guérissant les malades doivent rendre malade les bien portants. C’est logique.

J’ai fort remarqué une chapelle entièrement revêtue de marbre blanc et dont la toiture est en lames de cuivre.

Nous y sommes entrées pendant une cérémonie du culte schismatique qui m’a beaucoup intéressée; le patriarche qui officiait avait un air vénérable, et ses chants grecs étaient d’une douceur, d’une harmonie incomparables. Il y a eu aussi pendant notre séjour une grande kermesse qui a duré huit jours avec toutes sortes de divertissements. Un tir où l’empereur et ses généraux ont été fusillés bien souvent...... en effigie. Un panorama où l’on voyait toutes les principales batailles de la dernière guerre, c’est-à-dire une marche triomphale de la Prusse. Un carrousel superbe, des musiciens et chanteurs en masse. Tout cela avait beaucoup d’attraits pour Georgette; elle est encore à l'âge heureux où l’on ne se rend pas compte des choses: ce qui la faisait rire me faisait soupirer.

Nous avons visité plus d’une fois le grand bazar. Que de tentations! il y a là de quoi vider bien des bourses: verreries de Bohême, peintures sur porcelaines, variété de bijoux, horloges, coucous de toute espèce, bois sculptés de la Forêt-Noire, bibelots de tous genres et de toutes dimensions. Nous avons été raisonnables, si raisonnables que nous n’avons rien acheté. Une seule jolie chose peut tenter, mais la vue de tant de jolies choses n’excite plus le désir, elle le rassasie.

Je suis restée plus longtemps à Bade que je n’aurais voulu, mais il y avait tant d’excursions délicieuses à faire aux environs! Nous sommes donc allées au château grand-ducal ou vieux château. On y pénètre par une porte majestueuse. Ces ruines ont grand air. La salle des chevaliers est une vaste pièce à ciel ouvert; au centre une table champêtre avec un arbre au beau milieu. Une terrasse permet de circuler autour des ruines. Le panorama en est déjà superbe, mais si l’on veut monter jusqu’à la vieille tour, alors on jouit d’une vue qui s’étend sur toute la vallée de Bade, et quand le temps est clair, sur Kehl, Strasbourg et Rastadt. Au centre de la terrasse, dans une embrasure de pierres se trouve ce que l’on appelle la Colsharf, c’est-à-dire une réunion de cordes de boyaux tendues, lorsque le vent passe en les agitant, elles font entendre des sons d’une mélodie suave, d’une douceur infinie, c’est la harpe éolienne en un mot.

Nous sommes revenues du vieux château par Les Rochers: ce sont des masses de porphyre colossales aux déchirures profondes, aux crevasses béantes, reliées entre elles par des ponts et des sentiers où l’on peut circuler sans aucun danger.