L’idée fut acceptée, le jardin fut fondé et l’arbuste rare fut son premier habitant.

Spa, fort en vogue, est une petite ville d’eau très bien rebâtie après l’incendie de 1807, sur la frontière du Luxembourg. C’est Bade en miniature. Les salons de jeu, fraîchement décorés, sont splendides. J’y ai vu un joueur perdre vingt mille francs sans sourciller. La promenade de Sept Heures et l’allée du Marteau où défile le beau monde sont charmantes, mais c’est bien loin du grandiose de la Forêt-Noire. Peut-être aussi suis-je blasée d’avoir tant vu. J’attends avec impatience l’ouverture de Paris pour retourner chez moi; je verrai en passant dans quel état les sauvages communards ont mis cette malheureuse ville.

20 Juin 1891.

Après l’insurrection vaincue et l’armée rentrée à Paris, nous nous apprêtions à partir, lorsque Georgette est prise de la rougeole. Quinze grands jours de souffrance et d’ennuis, qui me dégoûtent tout à fait de Bruxelles. Enfin, Georgette fait sa première sortie pour voir défiler une superbe cavalcade et je rentre le soir malade à mon tour avec la rougeole. Quinze nouveaux jours de souffrance, d’ennui et de réclusion. J’en ai assez de ces terres cosmopolites «où l’on ne se sent plus regardé par les doux yeux de la patrie.» Ah! comme j’ai hâte de la revoir, cette mère patrie, si malheureuse aujourd’hui, la Matrie comme disait Platon.

Enfin, le docteur m’octroie la permission de partir, et nous quittons la Belgique pour toujours.

Depuis notre entrée en France, partout nous apercevons les traces de la guerre. Aux environs de Paris, surtout, ce ne sont que ponts coupés, réparés provisoirement, sur lesquels le train passe avec grandes précautions. Paris me semble triste comme un tombeau, par ce brillant soleil d’été qui n’éclaire que les ruines de ses palais; et cependant, chose étrange, il y a foule dans les rues, le mouvement reprend, les restaurants sont pleins de monde, et les cafés aussi. On cause avec le même enjouement, avec la même futilité de paroles, si j’osais je dirais, avec la même insouciance qu’aux temps heureux. Mon Dieu, quel peuple que ce peuple français que rien n’abat! Voilà des mois que les Parisiens meurent de faim, voilà des mois que leur ville est à feu et à sang, et sitôt une accalmie, ils se reprennent à vivre comme par le passé. Et cependant, quel spectacle affreux! On fouille tous les squares pour en retirer les cadavres enfouis précipitamment pendant la lutte, dans toutes ces rues où l’on se battait pied à pied, comme des géants, comme des démons. Les troupes campent au Jardin des Tuileries, au Palais-Royal, dans les rues, partout.

Les maisons que le pétrole a épargnées sont criblées de balles, écornées par les boulets. Tous les ponts sur la Seine sont coupés. A Sèvres, il ne reste pas un arbre sur pied: dévastation complète. Mais comme ruines, Saint-Cloud est un chef-d'œuvre, c’est l’abomination de la désolation. Je ne crois pas qu’il y ait eu cinq maisons épargnées par le bombardement.

Après avoir parcouru la ville et les environs, nous nous éloignons l'âme navrée de toutes ces tristesses. Nous rentrons enfin chez nous après huit mois d’absence.

C’est une grande joie de revoir tout ce qu’on avait quitté et tout ce qu’on aime; c’est une grande joie de franchir le seuil de sa maison et de retrouver sa demeure, cette demeure qui est la petite patrie dans la grande.

Les exilés seuls ont savouré ces douceurs-là.