Les Jersiais sont très fiers de leur île, et parlent sans cesse de ses beautés naturelles.
«Les côtes dont l'île est entourée offrent généralement des paysages grandioses et pittoresquement sauvages, des plages magnifiques et de nombreuses baies d’une variété infinie. L’intérieur de l'île abonde en sites ravissants: ce sont des collines et des vallons superbes, des prairies fertiles et des allées ombreuses et touffues, des serres vignobles et de délicieuses villas coquettement encadrées dans la verdure et les fleurs. En un mot l'île de Jersey est un vaste jardin qui possède en miniature toutes les beautés répandues sur la surface du globe.» (Toujours modestes, les Anglais). J’ajouterai encore à l’actif de leur île que le climat y est doux et tempéré. La glace et la neige y sont un évènement; on n’y éprouve jamais de grands froids ni de fortes chaleurs; l’hiver est pluvieux, mais court. Le seul inconvénient est le vent d’Est qui souffle parfois violemment au printemps.
En somme, c’est un pays agréable à habiter, mais surtout charmant à visiter.
JOURNAL DE SUZETTE
Le bateau va se mettre en marche, les mains se serrent avec effusion. La vapeur mugit, l’ancre est levée, on part, on est parti, les chapeaux s’agitent; puis, au fur et à mesure qu’on s’éloigne, on voit quelque chose de blanc flotter au-dessus des têtes, c’est le salut du mouchoir de poche, l’adieu classique dans les ports de mer. Au revoir, chère France, à bientôt, j’espère.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE III
Traversée de St-Malo à Jersey, Le cataclysme du VIIIme siècle.
La traversée de St-Malo à Jersey ne dure guère plus de trois heures en temps ordinaire; c’est encore long pour les cœurs sensibles, et quelle vilaine ombre au tableau quand cet affreux mal de mer s’empare de vous! Cette souffrance sans remède vous absorbant complètement ne vous permet plus de jouir de rien. Mais, cette fois la mer était si belle que personne n’a été malade. Vers le milieu du trajet, la terre disparaît aux regards, et l’on peut pendant quelques instants se donner les illusions d’une traversée lointaine, le navire n’est plus qu’un point dans l’espace. Après avoir passé le grand écueil des Menquets, une ligne qui ressemble à un nuage, un long ruban grisâtre se dessine à l’extrémité de l’horizon et les jeunes passagers, les collégiens se donnent le plaisir de crier: terre! terre! comme après un voyage au long cours.
Nous sommes loin du temps où Jersey appartenait presque à la terre ferme, loin du cataclysme qui brusquement sépara Jersey du continent. Les flots emportèrent tout et ne laissèrent qu’une chaîne de rochers sous-marins et d’écueils; c’est là le secret des lames courtes de la Manche et ce qui la rend le long de nos côtes plus mauvaise que l’Océan.
Au commencement du huitième siècle, avant le cataclysme mentionné dans l’histoire, Jersey n’était séparé du continent que par un petit bras de mer très étroit que l’on passait généralement à gué, et dans certains endroits sur une planche qui servait de pont. Dans les vieilles chartes, on cite la famille Bonissant comme devant fournir la planche ou la nacelle sur laquelle l’évêque de Coutances doit passer pour aller visiter les fidèles de son diocèse habitant Jersey. On lit encore dans un vieux manuscrit du treizième siècle[6] que le seigneur Guillaume de la Paluelle parlant à Robert Doissy, capitaine de St-James, lui dit: Si les eaux n’avaient pas au temps jadis submergé le manoir de mes pères, je vous prouverais que je suis de noblesse gauloise.