JOURNAL DE SUZETTE

Madame me fera faire de temps en temps quelques jolies promenades avec elle, mais le matin je puis sortir seule et j’en profite pour voir les marchés, visiter les magasins, connaître les habitudes et les idées de ces Anglais là. On dit que nous nous tenons par la Manche; je constate que nous n’en sommes pas plus amis pour cela, comme dit Madame. Il n’y a qu’à lire l’histoire, pour voir qu’en tout temps, les Anglais et les Français, s’aiment à rebours.

Toutes les hôtelleries ont une méthode pratique des plus simples pour vous recevoir. Que vous arriviez le jour ou la nuit, le soir ou le matin, le couvert est toujours mis et le repas toujours prêt. Par exemple, c’est la même chose partout: jambon excellent, rosbeef énorme dans lequel on taille jusqu’à extinction, homards frais. Ce crustacé, malgré l’énorme consommation qui s’en fait, reste fidèle à son île et fournit à tous ses besoins.

Des pommes de terre en robe de chambre sont le seul plat chaud qu’on trouve facilement; le potage est inconnu des Anglais; le plum-cake, sorte de gâteau de Savoie, assez lourd, aux raisins de Corinthe, est le dessert habituel; le plum-pudding, plus relevé, plus lourd aussi, est un dessert de luxe, c’est le gâteau traditionnel de Christmas, ce jour là il se retrouve sur toutes les tables, riches ou pauvres.

Nous sommes loin des plats recherchés, des sauces variées de la cuisine française, mais ce menu a du bon, il est sain et ne fait point attendre le touriste pressé de manger et de repartir.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE V.

Le Marché.

J’engage les personnes qui restent peu de temps à Jersey à y passer le samedi. Ce jour là, à partir de quatre heures de l’après-midi c’est un mouvement et une agitation extraordinaire dans toute la ville. Que se passe-t-il donc? une chose toute naturelle, c’est le jour du grand marché, et l’on fait les provisions du dimanche. Ce grand marché dure jusqu’à minuit, et tous les magasins restent ouverts.

Les halles éclairées à giorno présentent l’aspect d’une ruche humaine bourdonnante et travailleuse: ce sont des allées et des venues continuelles, chacun se faufile comme il peut au milieu de centaines d’étales couvertes de viande, de poisson, de légumes, de fruits et de fleurs.

Les domestiques de grandes maisons, les petites bourgeoises, les ménagères de l’humble foyer sont là, faisant une grande partie des emplettes de la semaine. Au coup de minuit, tout se ferme et s’éteint, la foule disparaît comme par enchantement. C’est le jour du Seigneur, le jour du repos absolu et du rigorisme anglican dans toute son éclosion. Pas un protestant convaincu ne voudrait s’acheter pour dix centimes de pain. A ce propos, chère Augustine, écoute la bonne histoire que voici: