L’an dernier, une de mes amies et ses deux filles passaient la saison balnéaire à Jersey. Elles avaient loué une jolie villa éloignée du centre de la ville et s’y plaisaient beaucoup. Elles ne se doutaient guère de la vive émotion qui les attendait le premier samedi de leur arrivée. Ce matin même elles avaient fait une commande chez l’épicier. Le soir, vers onze heures trois quarts, elles sont réveillées en sursaut par un coup frappé à leur porte. Qui pouvait venir à cette heure indue? Elles prêtent l’oreille, et, dans le silence de la nuit, distinguent très bien le frottement d’une première allumette, puis d’une seconde, un point lumineux jaillit un instant. Ah! mon Dieu, dans ce quartier désert, sont-ce des voleurs qui, sans crainte d'être dérangés vont faire les choses à leur aise? La plus brave se glisse jusqu’à la fenêtre, elle aperçoit un homme porteur d’un long objet qui ressemble à un fusil. Plus de doute, ce sont des assassins? Mais on dit qu’il n’y en a pas à Jersey! Pendant un moment leur anxiété est grande. Puis tout rentre dans le calme, on entend seulement le bruit de pas furtifs qui s’éloignent. Ces dames, très agitées, ont peine à se rendormir et font des rêves affreux. Au réveil elles se demandent d’abord si elles n’ont pas été le jouet d’un cauchemar. Non, les deux allumettes, preuves matérielles et palpables, sont encore là sur le perron.

C’est le lendemain chez l’épicier qu’on trouva la clef de l’énigme. La grande frayeur de ces dames était le fait d’une main bien innocente, de celle du petit commis de l’épicerie qui venait à l’heure où l’on peut encore se présenter, quoique ce fût la dernière heure de la journée, apporter leur commande, un pain de sucre et un balai. C’est ce modeste ustensile de ménage que la plus brave de ces dames prenait pour un fusil. Le coup des allumettes s’expliqua aussi bien: le petit commis, étonné de trouver une maison si endormie, avait tiré deux allumettes, la première s’étant montrée récalcitrante, pour voir s’il ne s’était pas trompé de numéro, mais une judicieuse idée l’avait empêché d’insister. Il s’était dit qu’il n’y a que des Françaises à pouvoir être couchées à cette heure là le samedi. Et voilà comme quoi à Jersey, le jour du grand marché, jusqu’à minuit, il ne faut s’étonner de rien.

JOURNAL DE SUZETTE

Les marchés sont nombreux et bien approvisionés. Comme j’y suis allée de bonne heure, plusieurs marchandes me priaient d'éterner (étrener).

Sauf le chauffage au bois, les domestiques et le vin, la vie ne semble pas trop chère. Ne payant que peu ou point de droit, l’épicerie et les denrées coloniales sont à des prix inconnus en France, la cassonnade brute coûte dix centimes la livre, le bon café un franc vingt centimes, le plus excellent thé deux francs quarante centimes, la bougie soixante centimes. Les fruits exotiques abondent; grenades, oranges, ananas, cocos sont pour rien.

Il y a peu d’arbres fruitiers ici, mais en revanche, la spécialité de Jersey et de Guernesey, ce sont les raisins de serre. Quand je dis serres, c’est une manière de parler, ce sont des kilomètres de constructions toutes vitrées, remplies de treilles d’une abondance extraordinaire et d’un produit considérable. On y cultive les meilleures espèces connues; grappes blanches, roses, rouges, noires, pendent de tous les côtés. Ces raisins merveilleux doivent descendre en ligne directe des vignes de Chanaan.

Malheureusement le vulgaire doit se contenter de la vue de ces beaux raisins et les regarder à la façon de Moïse qui voyait la Terre promise sans pouvoir l’aborder.

Dès la fin de février, les expéditions commencent pour Londres d’abord, puis pour toutes les tables royales et princières de l’Europe. Au fort de la saison, d’innombrables paniers de raisins partent des ports de Jersey et de Guernesey et vont alimenter les grands marchés d’Angleterre.

La viande est à peu près au même taux qu’en France, vingt à vingt-quatre sous la livre. La poissonnerie est abondante, Jersey et Guernesey sont la patrie des homards. Ce qu’il y a encore de fort agréable, c’est qu’on vous apporte tout à domicile, le porte-monnaie s’en ressent bien un peu à cause de la bonne main, mais c’est égal, quelle commodité pour les domestiques, pour les cuisinières surtout!

Les vaches justifient leur réputation, elles fournissent du lait et du beurre exquis.