JOURNAL DE MADAME
Le Château Elisabeth
Le château Elisabeth avec ses casemates et sa vieille tour, ses remparts grisâtres et les rochers énormes qui forment sa base et se massent tout à l’entour comme pour le défendre, le château Elisabeth qui s’élève à un kilomètre environ de la ville et que chaque marée isole de la terre ferme présente un aspect imposant. Il a remplacé sur son rocher l’antique abbaye de St-Hélier fondée il y a plusieurs siècles par un gentilhomme normand. Ce monument religieux fut supprimé sous Henri VIII, peu après sa rupture avec le Saint-Siège. On posa, en 1551, les premiers fondements du château qui devait porter le nom de la reine Elisabeth, fille de Henri VIII; les travaux durèrent cent trente ans, et le château ne fut achevé qu’en 1688. Ce fut la dernière forteresse qui se rendît aux Parlementaires sous Cromwell. Il subit un long siège et n’ouvrit ses portes qu’après avoir épuisé ses munitions de guerre et de bouche, et obtenu une capitulation honorable.
Les deux fils de Charles Ier, après la décapitation de leur père vinrent à Jersey et habitèrent ce château, jusqu’au moment où, les troubles civils s’étant calmés, l’aîné put remonter sur son trône. C’est aussi pendant qu’il était retiré au château Elisabeth que lord Clarandon écrivit la plus grande partie de son admirable ouvrage sur l’histoire de son pays. Non loin de ce château se trouve le Rocher de l’Ermitage, pieux souvenir qui remonte au berceau du Christianisme. Séparé de la terre ferme, on ne l’aborde que difficilement. Il faut en outre gravir un escalier étroit taillé dans les roches et qui conduit à la grotte. L’entrée voûtée en maçonnerie existe depuis des siècles; elle défie comme le roc lui-même la fureur des éléments. C’est là qu’Hélier passa une grande partie de sa vie en ce lieu si propre à la méditation religieuse; en contemplation devant ces deux infinis qui lui parlaient de Dieu, la mer et les cieux. Sur le sommet du rocher s’étend une petite plate-bande de verdure, c’était son jardin.
La Tour de Hougue-Bie
Notre première promenade extra muros a été pour la tour jumelle de Hougue-Bie ou tour du Prince’s tower. Elle s’élève sur un monticule artificiel, planté de beaux arbres dont les fronts chevelus rivalisent en hauteur avec la tour même. Ce site est l’un des plus jolis de l'île. Un sentier serpente autour du monticule et conduit à l’entrée de la tour. De son sommet on aperçoit presque toute l'île; le regard peut suivre le contour de ses côtes, les échancrures de ses baies, les ondulations capricieuses de ses vallées, les cimes altières de ses monts, les habitations semées comme des points blancs dans la verdure, les églises et les clochers, puis tout autour l’infini, le ciel et l’eau confondus dans un horizon bleu. Quand l’air est tout à fait limpide, on aperçoit les rives françaises, et même la cathédrale de Coutances. De là aussi le regard domine la longue rangée de rochers nommés les Ecréhous, non dénués de verdure, et sur lesquels les pêcheurs ont élevé quelques cabanes de refuge que la mer laisse à sec.
L’une d’elles est, paraît-il, habitée depuis fort longtemps par un pêcheur, maître Philippe Pinel surnommé le roi des Ecréhous. Il ne quitte jamais son empire et passe sa vie au milieu des flots; il vit de la vente de ses pêches et des vivres que les autres pécheurs veulent bien lui apporter.
Après avoir admiré tous les points de vue, nous avons visité l’intérieur de la tour. A notre grande surprise, notre guide nous a montré le fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon. Nous nous trouvions plusieurs bretons ensemble.
—Quel anachronisme! Vous vous trompez, Godefroy de Bouillon n’est jamais venu dans ce pays-ci, et ce fauteuil n’a rien d’ancien.
—Je ne me trompe pas, a répondu notre cicérone. Nous nous sommes récriés de plus belle:
Peste! un siège vénérable comptant huit siècles de date... Est-ce donc à Jersey qu’il faut venir pour apprendre l’histoire de France! nous nous sommes mis à rire, et le guide a repris d’un air absolument convaincu: