—Je le répète, voilà le fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon.

Ces Anglais ont un flegme qui vous désarçonne! Les appartements, qu’on appelle pompeusement la salle, la bibliothèque, la chambre et la chapelle de médiocre dimension et très délabrés n’offrent rien de remarquable.

Revenus enchantés de notre excursion, mais intrigués de l’affirmation si catégorique de notre guide, nous sommes allés aux renseignements. Le monticule de Hougue-Bie fut à l’origine un mausolée élevé par une veuve fidèle à la mémoire de son mari traîtreusement assassiné par ses serviteurs. Le nom de Tour du Prince est de date récente et lui vient d’un Prince de Bouillon (nous sommes loin de Godefroy) qui, ayant pris du service à la fin du siècle dernier, chez les Anglais, en qualité d’amiral, avait fait installer à Hougue-Bie un télégraphe porte signaux à l’aide duquel il était parvenu à établir, après l’exécution de Louis XVI, une correspondance assez régulière avec les émigrés qui fuyaient la terreur.

Le Château Mont-Orgueil

Mont-Orgueil, un nom qui convient également à l’esprit anglais et au château qui le porte. Si l’on pouvait appliquer aux bâtiments le mot snob inventé pour la race britannique, je dirais que Mont-Orgueil est le plus snob des châteaux: d’apparence superbe, il n’est en réalité qu’une ruine que le génie anglais entretient et conserve scrupuleusement.

Ce château qui tient une grande place dans l’histoire de Jersey ne fut jamais un lieu de plaisance, mais une forteresse de premier ordre bâtie sur la partie de l'île la plus rapprochée de la France, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa construction réunissait alors tout ce qui constituait une place imprenable. Le château Mont-Orgueil est défendu du côté de la mer par des rochers inaccessibles bizarrement taillés et s’escaladant à pic, les uns les autres; battus de courants rapides et dangereux, ils s’opposent à tout abordage; aussi, de ce côté-là, il n’y a pas de murailles, mais seulement quelques fenêtres grillées, étroites comme des meurtrières.

Du côté de la terre on retrouve quelque poésie dans ses hautes murailles coquettement drapées de mousse et de lierre. A l’intérieur, c’est un dédale de voûtes sombres, de portes basses, de corridors humides, d’escaliers tortueux, d’appartements lugubres. A l’extérieur, tours et bastions, pont-levis et fossés, créneaux et plates-formes donnent grand air à ce château qui se voit de très loin et dont l’aspect imposant semble commander la terre et les flots.

La grande porte d’entrée est l’un des plus beaux et des plus élégants spécimen de l’architecture normande. On y remarque au centre les armes de la Grande-Bretagne portant les initiales E. R. (Elisabetha Regina), avec le millésime de 1593, et de chaque côté un écusson. Celui de gauche avec ses trois épées abaissées et sa devise Garde la Foi représente les armes des Paulett qui furent pendant plusieurs générations gouverneurs du château. L’écusson de droite est le même mais écartelé, des armes de Catherine Norris, femme d’Amias Paulett.

Malgré la date de 1593, il est facile de voir que ce portail et la tour massive qui s’élève au-dessus remontent à une plus haute antiquité et que les écussons incrustés dans la maçonnerie ont été rapportés. Montorgueil a subi bien des sièges. Sous Philippe de Valois, les Français s’en emparèrent et l’occupèrent trois ans; un certain seigneur normand, du nom de Maulevrier, ayant fait surprendre par ses officiers le commandant du château, y domina pendant plusieurs années en souverain. Duguesclin fit vainement le siège de Montorgueil en 1374. C’est de ce siège mémorable que commence la gloire de la famille de Carteret, dont le nom joue un si grand rôle dans l’histoire de Jersey.

Surdeval s’en empara en 1490 et y tint garnison six ans. Les Français surpris à leur tour, et malgré une héroïque défense, furent forcés de capituler devant messire de Carteret, ancien gouverneur de l'île, aidé de l’amiral sir Richard Harliston qui en fit le blocus. Pendant les troubles civils les Paritains sous Cromwell s’y établirent. On montre la chambre qu’habita de temps en temps Charles II pendant son séjour dans l'île. La vieille chapelle qui sue l’humidité est dédiée à Saint Georges patron de l’Angleterre. Sa cripte basse, étroite, assise sur d’énormes piliers massifs a servi de sépulture à plusieurs gouverneurs du château, mais les tombeaux ont disparu. Il ne reste plus sous ces voûtes sombres et froides qu’une haute statue mutilée, celle de la Vierge.