JOURNAL DE SUZETTE
Voilà la fameuse religion qui vient de passer sous nos fenêtres; elle se compose d’une douzaine d’hommes habillés en rouge portant sur leur poitrine un écriteau où sont inscrits ces mots: «Read the war cry» et de sept ou huit femmes se donnant le bras: quand la musique cesse, elles chantent je ne sais quoi. En tête est un drapeau rouge, avec des signes incompréhensibles. Tout le monde suit ce singulier cortège, et un policeman, ou garde de police, marche en même temps qu’eux, afin de protéger la liberté du culte. Le chef ou prêtre, possesseur d’une grande barbe noire et d’une physionomie peu rassurante, doit être italien. Il paraît qu’en Suisse ils ont fait de la propagande dans ce genre-ci, mais on les a emprisonnés, de sorte qu’ils mettent les prisonniers au nombre de leurs martyrs; ils pourront bientôt avoir un calendrier. C’est une vraie comédie, et je ne peux pas croire qu’il y ait des gens qui prennent cela au sérieux. Leur nom est la Milice de la Guerre ou Soldats du Saint. Ce sont, je crois, des possédés pour la plupart, Dieu veut ainsi humilier les Anglais qui se sont séparés de la véritable église, en les laissant descendre malgré leur gravité apparente et leur intelligence, au dernier degré de l’aberration! C’est l’avis de Madame.
JOURNAL DE MADAME
La grève de Lecq,. Les rochers de Plémont
La côte septentrionale de l'île est découpée de plusieurs baies, dont la principale est celle de Lecq. Les rochers de Plémont aux grottes mystérieuses et profondes sont avec la baie de Lecq les deux promenades les plus en vogue et le rendez-vous du high-life parisien et londonien. Les grottes ou caves de Lecq sont très curieuses à visiter. Il faut autant que possible y venir à mer basse et prendre un guide, car il serait imprudent de s’y aventurer seul.
Le chemin pour y descendre ne manque pas de pittoresque, c’est un sentier abrupte qui contourne la montagne, relié çà et là par des petits ponts suspendus, jetés au-dessus des criques.
Ces grottes superbes, ces cavernes profondes qui entourent l'île sont le travail incessant de la mer pendant des siècles. Retenues dans leur élan et toujours en fureur, les vagues ont fini par entamer, par creuser, par trouer les côtes et y former des voûtes souterraines d’une élévation majestueuse, des cavités étranges aux configurations pleines de saillies et de creux. Avec de l’imagination,—l’imagination, cette fée puissante et créatrice,—ces rochers bizarres vous apparaissent comme des ombres humaines, des silhouettes d’animaux, des maisons fantastiques dentellées d’ogives, des pitons élancés, des aiguilles plus longues que celle de Cléopâtre, des pyramides; enfin on peut y voir tout ce qu’on veut.
Nous sommes revenues par la charmante vallée de St-Laurent, et nous sommes allées aux grottes de Plémont par la non moins charmante vallée de St-Pierre, l’une des plus jolies de Jersey.
De la pointe de Plémont, la vue est très étendue: à gauche, les îles de Guernesey, Jethou, Herm et Sercq; en face, un petit groupe de rochers appelés «Pater noster»; à droite, les Ecréhous qui connaissent les naufrages et qui font trop souvent hélas! tristement parler d’eux; enfin la France, toujours la France qui devrait encore posséder ces îles qui sont si loin de l’Angleterre. Un pont de bois conduit aux grottes et à la cascade de Plémont, le câble sous-marin qui relie Jersey à l’Angleterre s’enfonce en mer sous la cascade. Les rochers sont d’une hauteur énorme. Les moins élevés sont bizarrement découpés; ici, c’est un long piton qui se dresse comme un géant devant une grotte; là, ce n’est plus un géant qui garde l’entrée de celle-ci, c’est un moine à genoux, recouvert de son capuchon.
Il y a bien d’autres baies à citer, la baie de Ste-Catherine, la baie du Boulay semée de cailloux de nuances très variées, la coquette baie de Rozel, la baie de St-Ouen avec ses bords accidentés, la baie de St-Brelade, la magnifique baie de St-Aubin.
La grève du Boulay, située au nord de l'île entre le château Mont-Orgueil et la grève de Lecq offre aux regards charmés un beau panorama. Du reste, de toutes les hauteurs de l'île, les vues sont ravissantes: la nature étale avec complaisance ses beautés, végétation puissante, bois ombreux, fleurs embaumées, et puis la mer, la mer infinie. Mais ces délicieuses promenades, mais ces sites enchanteurs s’achètent toujours par quelques fatigues! les descentes rapides à travers les rochers, sur des pentes raides, des herbes glissantes offrent quelques difficultés; les escalades du retour, qui vous obligent à monter longtemps, ne sont pas plus agréables. Il faudrait des jambes d’isard pour parcourir sans lassitude les sentiers en zigzag et les escaliers à pic, les vallées et les montagnes, les rochers et les grottes de cette île accidentée. La fatigue, c’est comme un voile noir, qui s’étend devant vous; vous ne voyez plus ou vous voyez mal.