Paysage admirable, panorama idéal et si bien composé qu’il faut aller jusqu’en Grèce pour trouver un spectacle de mer digne de lui être comparé: telle est Sercq la belle, Sercq la charmante, aimée des peintres et des poètes, Sercq que les Anglais ont justement appelée the gem of the channel islands, la perle des îles du Canal.
Longue de cinq mille cent mètres du Nord au Sud, sur une largeur maxima de deux mille cinq cent mètres, avec une superficie de cinq cent dix hectares, dont deux cents en culture, l'île se divise en deux parties, le Grand Sercq et le Petit Sercq, reliées par l’isthme de la Coupée, chaussée large de deux mètres à peine et longue de cent quatre-vingts mètres, élevée de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la mer et des deux côtés de laquelle s’ouvre des abîmes. Ce passage est terrifiant; par les grandes tempêtes il est dangereux de s’y aventurer et les deux parties de Sercq sont alors privées de toute communication.
Dans ce plateau de granit se creusent d’adorables dépressions, des plis de terrains profonds, de courtes et belles vallées boisées qui, toutes, aboutissent à quelque baie retraitée; là, dans des nids de verdure, au bord du ruisseau qui jacasse sur les cailloux, protégées des vents, à l’ombre sous les grands arbres, se blottissent de ravissantes et coquettes chaumières, asile en été des amoureux et des peintres.
L'île de Sercq n’est pas seulement curieuse comme paysage, elle est intéressante à étudier pour son organisation féodale qui constitue à notre époque un véritable anachronisme. Bien que judiciairement rattachée au baillage de Guernesey, Sercq en est complètement indépendante au point de vue politique et administratif. Elle forme un petit Etat féodal à part, gouverné sous la suzeraineté de l’Angleterre par son seigneur, qui est censé propriétaire de l'île en vertu de la charte de la reine Elisabeth (1563) concédant Sercq en fief de haubert (fief qui ne pouvait être possédé que par un chevalier) à Hélier de Carteret pour être divisé en quarante tenanciers dont chacun devait fournir un homme armé pour la défense de l'île. A cette occasion, la grande Elisabeth fit don au seigneur de six canons, cinquante boulets et deux cents livres de poudre; dans la cour de la seigneurie, on voit encore un de ces canons, portant l’inscription suivante: Don de la royne Elisabeth au seigneur de Sercq, 1578.
Les quarante domaines ainsi créés, légalement indivisibles, transmissibles en entier seulement par vente ou par héritage, avec l’assentiment du seigneur sont encore aujourd’hui possédés par quarante tenanciers qui paient la dîme au seigneur. En cas de décès sans héritiers de l’un des quarante tenanciers, le seigneur entre en possession de ses biens. Le droit d’aînesse le plus absolu règne dans l'île.
Les «chefs-plaids», tenus trois fois par an, le premier lundi après Pâques, après la Saint-Michel, après Noël, forment à Sercq l’unique pouvoir législatif. Ces chefs-plaids qui en sont autre chose que l'«assemblée des leudes et barons» des anciens rois normands, sont composés du sénéchal, président, et du prévôt de l'île, nommés à vie par le seigneur, du greffier, du député du seigneur, et des quarante tenanciers.
Les lois ou ordonnance sont votées par ces derniers seulement; mais elles doivent être soumises à la sanction du seigneur.
L’organisation judiciaire de Sercq est tout aussi curieuse. Un sénéchal, nommé par le seigneur, statue comme juge unique; il juge en première instance tous les procès civils, sauf appel devant la cour royale de Guernesey. Au correctionnel, il peut infliger des amendes jusqu’à trois livres tournois (cinq francs quinze), et, au plus, trois jours d’emprisonnement. Les délits graves sont directement portés devant la cour de Guernesey.
Hâtons-nous de dire que, quoique Normands, les Sercquais ne sont pas d’humeur bien processive. Quant à la prison, elle est généralement vide.
Il y a quelques années, une femme de Sercq ayant été condamnée à un jour de prison pour un infime larcin demanda à purger sa peine toutes portes ouvertes, tant l’effrayait la perspective d'être enfermée. Le prévôt y consentit de fort bonne grâce; et, on vit successivement, après l’internement de la coupable, on vit pénétrer dans le farouche édifice toutes les femmes de Sercq, munies de tabourets, de vivres et de leur tricot; elles se relayèrent pour tenir compagnie à la prisonnière, qui ne fut pas un instant seule.