On ne parla plus marine ni fortifications, mais terre et charrue; neuf ans après, en 1572, l'île était défrichée, habitée et fertilisée.

Ce moyen de conquête valait mieux que celui du capitaine hollandais; la reine qui régnait alors, Elisabeth, le trouva de son goût, et nomma Hélier Carteret seigneur de Sercq. Voilà les débuts de cette île si florissante aujourd’hui.

En relisant mes notes, avant de les envoyer à l’impression, je trouve dans le Petit Journal le plus joli et le plus intéressant des articles sur la petite Sercq des temps modernes. Je ne pourrais rien dire d’aussi bien, ni de plus complet, voici cet article:

L'île de Sercq[ [8]

Au milieu du détroit semé d’écueils qui sépare Jersey de Guernesey, un haut plateau rocheux dresse ses parois abruptes de granit, tombant perpendiculairement dans la mer: cette petite terre, formidable d’aspect, est l'île de Sercq.

Percée, pour ainsi dire, de part en part de grottes, de gouffres, d’excavations plus ou moins profondes, ses falaises s’élèvent en murs verticaux de soixante mètres de hauteur au-dessus des flots qui affouillent le rivage et se brisent en moutons blancs sur les innombrables rochers du large. L’accès de Sercq est si peu commode qu’il y a quarante ans l’escadre anglaise, relevant l’archipel, fit le tour de l'île sans apercevoir de communication du rivage avec l’intérieur, et n’y débarqua point.

En effet, c’est par un tunnel qu’on aborde cette île enchantée. Le vapeur qui franchit en moins d’une heure la distance entre Guernesey et Sercq dépose ses passagers dans une crique étroite, hémicycle de sable et de galets que dominent de toutes parts de grandes parois grises couvertes d’une herbe maigre, et continuées au large par des roches dénudées aux formes fantastiques, sur lesquelles s’ébattent des nuées de goëlands.

On regarde autour de soi et l’on ne voit rien, si ce n’est la jetée de pierres, les barques entre le quai et la roche âpre et nue, l’eau clapotante, au loin la confusion de la mer et du ciel. Une sensation de vertige et de terreur vous prend: si le navire allait s’éloigner et vous abandonner sur cette rive solitaire et stérile!...

Rassurez-vous: l'île n’est pas aussi inabordable qu’elle le paraît. Au bout du quai, dans ce mur rocheux, d’apparence inaccessible et impénétrable un trou béant s’ouvre, un tunnel noir, presque sinistre; on s’y engage, et cette porte digne de la plume de Dante et du crayon de Doré aboutit soudain à un décor d’une idyllique fraîcheur: le tunnel débouche dans un vallon vert, boisé, charmant, avec des prairies semées de primevères, des ruisselets murmurants, des bosquets touffus, des ramures pleines d’oiseaux, d’où s’échappent des notes mélodieuses. Une belle route monte au centre de l'île où se trouvent l’église anglicane et le presbytère, les écoles et la seigneurie, avec son magnifique parc planté de conifères.

De toutes parts, au-delà des champs entourés de haies et de maisons proprettes dont plusieurs ont conservé l’antique toit de chaume, s’aperçoit la mer bleue, avec son chapelet d'îles: Brechou ou l’Isle des Marchands, dépendance et satellite de Sercq; Herm, séparé de Sercq par le passage ou chenal du Grand-Ruau; Guernesey, la «Grande Terre» des Sercquais; Jersey, dont la côte septentrionale très découpée, s’estompe dans la brume et là-bas, par delà le funèbre passage de la Déroute, se dresse une blanche muraille: c’est la côte de Normandie, mère patrie de toutes ces îles devenues anglaises, c’est le cap de Flamanville, la baie de Diélette, notre Cotentin français.