Les dames dans ce pays-ci n’ont aucune notion de la mode. En été comme en hiver, elles circulent avec des fourrures et des chapeaux de paille blanche ornés dans le goût anglais, c’est tout dire.
Je me suis aperçue ce matin d’une chose bien désagréable, mes pauvres souliers sont complètement usés!
Décidément Guernesey est un lieu de perdition pour les chaussures, elles prennent ici des airs lamentables. Je vais être obligée d’essayer des souliers anglais, c’est un crève cœur pour mon patriotisme, et... ma bourse. Qui n’a pas vu les pieds d’un Anglais a beaucoup perdu, c’est d’ailleurs la première chose qu’on est obligé de voir dans leur personne: c’est avec la plus innocente candeur et la plus grande liberté d’esprit qu’ils lancent de droite et de gauche leurs énormes pieds, au risque de vous écraser les vôtres.
On a beau me dire: admirez ceci, admirez cela, je m’entête à trouver quand même les îles anglaises au-dessous de leur réputation. Il n’y a qu’à aller à Dinan pour trouver aussi bien et même mieux. Quand on regarde de la tour Sainte-Catherine le village du Pont, les sinuosités de la Rance et le viaduc colossal, on a sous les yeux le plus beau tableau qu’on puisse imaginer. J’aime mon pays, je suis française dans l'âme.
Après ça toutes ces Anglaises ont une manière de s’exprimer qui ne me va pas du tout. Elles ne parlent qu’à demi-mot avec un ton de Pytonisse et des airs de supériorité qui m’agacent.
Je ne suis point émerveillée du confortable anglais dont on parle tant, tout au contraire, je trouve qu’il pêche en bien des façons. Sous prétexte d’hygiène, on a ménagé dans certains appartements les chambres à coucher, par exemple, de petits courants d’air fort désagréables.
Les lits sont aussi moëlleux que s’ils étaient rembourrés avec des noyaux de pêche. Madame va encore dire que je ne m’occupe que du côté matériel des choses comme dans mon journal de Jersey. Dame! c’est la vie sérieuse et pratique, c’est la réalité et il n’y a que cela de vrai; l’idéal c’est bon pour les gens riches, mais ceux qui ont besoin de travailler pour vivre n’ont point le temps de flirter avec leur imagination.
Une chose encore bien incommode, ce sont les croisées à guillotine, mais les indigènes y tiennent quand même pour deux raisons: 1º parce qu’ils seraient désolés de prendre nos fenêtres si commodes qu’elles soient, ce serait nous copier.
2 Parce que nous copier ce serait forcer leur orgueil monumental, d’avouer que notre manière de faire vaut mieux que la leur.
Tout le monde sait que l’Anglais est un être supérieur et impeccable. Toutes les nations sont de l’herbe St-Jean à côté de la sienne.