Comme contraste, j’ai quitté Westminster pour parcourir en voiture un quartier excentrique, un de ces quartiers où jamais millionnaire n’a songé à habiter. A l’extrémité orientale de Londres se trouvent des régions très vastes, très peuplées, très mal connues, et dont la réputation n’est pas bonne.

«Toute cette partie est une métropolis à part—celle du travail manuel—aussi énorme, plus extraordinaire que l’autre, qu’elle fait vivre, qu’elle ignore et qui ne la connaît pas—ou qui la découvre par les divinations intermittentes de la charité privée.

Whitechapel est surtout le quartier du travail. Les métiers surabondent dans le fourré de ruelles qui écoulent sur la grande rue, dans les soirs d’été, une population drue, pullulante, énervée, secouée par des besoins d’espace, d’air, de tapage et de divertissement. Les femmes y portent souvent des chapeaux à plumes avec des caracos d’indienne troués, et c’est d’une esthétique fâcheuse.

A mesure que l’heure s’avance, les retardataires retrouvent les noctambules sur les trottoirs ou dans le ruisseau.

Hommes et femmes se rejoignent dans les tavernes, c’est là qu’ils vont finir la journée et ce spectacle n’a rien de réjouissant ni de rassurant.»

Du côté de la cité il y a aussi des quartiers infects tout ce qu’on peut imaginer de plus horrible, sorte de cour des miracles comme autrefois à Paris. A moins d'être en nombre, les policemen même n’osent pas y aller; un ou deux s’aventurant là n’en reviendraient pas, on les ferait disparaître suivant l’expression de Suzette, comme de simple muscade.

Je trouve que la cuisine laisse fort à désirer. Pour bouillon on vous sert du Liebig qui ressemble à de la colle un peu claire et on vous vend cet empoisonnement quarante-huit sous, et quelle patience il faut: on se met à table à sept heures et l’on mange à huit. Volontiers j’écrirais comme Voltaire qui revenait furieux d’avoir si mal mangé en Angleterre: «C’est à Londres qu’il faut aller pour jeûner, et que penser d’un peuple qui compte quatre-vingt-dix cultes et une seule sauce!» N’est-ce pas M. de Lauraguais qui disait à son retour de Londres: «l’Angleterre, c’est un pays où il n’y a de fruits mûrs que les pommes cuites, et de poli que l’acier, et il ajoutait pour compléter le tableau: à Londres il fait huit mois d’hiver et quatre mois de mauvais temps.» Sans doute ce sont là des boutades fort spirituelles, mais aussi fort exagérées. Il y a eu chez nos voisins progrès dans l’art culinaire comme en toutes choses, cependant le sceptre de la cuisine raffinée reste à la France comme le sceptre de la mode. Pour tout ce qui est futile et charmant à la fois, nous n’avons pas de rivaux.

Aujourd’hui je ne trouve plus exagéré ce qu’un ami m’écrivait de Londres à la date du 18 juin:

«Les Anglais sont en liesse ces jours-ci: ils appellent ces petites fêtes le culte des gloires nationales; en fait de gloires, les Anglais ne sont pas difficiles. Ils célèbrent chaque année l’anniversaire de la défaite de l’Armada, détruite par une tempête en 1588; de plus, ils se sont adapté Waterloo, comme ils se sont adapté les romans, les pièces de théâtre... Leurs histoires ad usum studiosæ juventutis feraient la joie de l’univers si l’on s’amusait à la lire de l’autre côté de la Manche. Ce ne sont que succès, ce ne sont que conquêtes et l’on se garde bien de mentionner qu’on était cent contre un dans ces lâches coalitions décorées du nom de victoires. Parlez-moi de la gloire de l’armée anglaise en Zoulouland, chez les Boers, en Egypte... Voilà de vrais succès, et bien digne de la grande nation désagréable.

«Quant à la bataille d’Yorktown, ce Waterloo anglais, qui, en 1791, a assuré l’indépendance de l’Amérique, les historiens du jingoism daignent à peine en parler... Ce système, du reste, a du bon, puisqu’il donne ici à la jeune génération cette absolue confiance en soi, ce mépris inouï pour le reste du monde, ce souverain dédain pour tout ce qui n’est pas l’Angleterre.»