Voilà le prie-Dieu brodé aux armes de France, sur lequel elle s’agenouilla. Le missel est encore ouvert sur l’accoudoir, ses feuilles sont jaunes et semblent garder la trace, l’usure des doigts, de celle qui les tournait souvent, et distraitement, sans doute, quand son esprit s’occupait plus de la terre que du ciel. Voilà la table de toilette, l’aiguière, les flacons, les coupes, les boîtes à poudre et à mouches dont l’élégante florentine se servait «pour réparer du temps l’irréparable outrage.» Voici également les chandeliers à deux branches, en cuivre massif, garnis de grosses chandelles du temps en cire jaune. Tout en allant d’un meuble à l’autre, du bureau de travail qui contint plus d’un secret d’Etat, aux coffres sculptés qui servaient à ramasser le linge et les effets personnels, je me demandais si vraiment toutes ces choses avaient appartenu et servi à Catherine de Médicis et je me disais qu’en tout cas: si non è vero...

Cette chambre ouvre directement sur la tribune de la chapelle, dont elle n’est séparée que par un lourd rideau d’étoffe foncée. A droite de cette tenture, une petite porte conduit à la chambre qu’occupait Ruggieri, «l’astrologue aux almanachs, et aux horoscopes,» comme l’appelait le peuple; le confident, le conseil de la reine, qui l’accompagnait dans tous ses voyages. Il était chargé, comme chacun sait, de prédire suivant la marche et les différents reflets des étoiles, les destinées du royaume.

Les personnes qui aiment à lire dans l’avenir consultent encore Cosme Ruggieri, cherchant à appliquer ses prédictions au temps présent, et à tirer des oracles de ses phrases embrouillées sujettes à différentes interprétations ou de ses paraboles savantes, auxquelles chacun peut donner le sens qui lui plaît; langage obscur et mystérieux qui constitue la véritable science des sorciers du passé et des voyants de l’avenir.

Sa chambre aux sombres boiseries, est fort modeste. Elle ne contient plus que son coffre-fort en fer. Son énorme clef, presque effrayante à voir, doit rappeler celles que portaient à cette époque, les guichetiers de la Bastille et autres lieux du même genre. Voilà pour le passé. Quant aux communs récemment construits, ils ont mis à contribution tout ce que l’élégance et le confort modernes ont de plus perfectionné. C’est dans l’emplacement de ces servitudes qu’au XVIIIme siècle, l’italien Nini établit une fabrique de poterie, dont quelques spécimens sont conservés sous vitrine, dans l’une des salles du château.

Le parc est beau, certaines parties sont fort pittoresques, entr’autres, la vallée ombreuse d’un petit ruisseau qui coule au bas de pentes rapides et boisées, sur lequel on a jeté deux ponts rustiques du plus charmant effet. Ces deux ponts solidement charpentés, et pour lesquels on semble ne pas avoir ménagé le bois, sont cependant d’un genre nouveau.

Au bout du premier pont, on aperçoit le faîte d’un gigantesque tronc creux; on pense que cet arbre antique est contemporain du château. C’est un vieux chêne miné par le temps, écorce rugueuse et crevassée, branches sans feuillage, tordues et brisées. Vous pénétrez dans ce tronc, dont l’intérieur est encore plus large que celui du chêne légendaire de la Prévalaye, près Rennes, et vous avez la surprise d’y rencontrer un escalier en spirale, qui dégringole dans toute la hauteur du tronc.

En bas, nouveau pont rustique franchissant la petite vallée. Le curieux de tout ceci, et pourquoi je me suis étendue sur cette description, c’est que les deux ponts, aux massives rondelles de bois, à peine équarri, taillé à coups de hache, ainsi que le gigantesque chêne, tout cela d’une imitation parfaite, est en ciment.

On a conservé et entretenu d’après les premiers plans, le Mail de la Reine, orné l’été, de grands orangers, peut-être contemporains de ceux de Versailles, et la Motte, sa promenade favorite, pleine d’ombre et de fraîcheur. Ah! si ces vieux arbres pouvaient parler, si ces témoins muets d’un autre âge pouvaient raconter l’histoire intéressante de leur époque, que de choses nouvelles, que de révélations piquantes n’entendrait-on pas!

En 1559, Diane de Poitiers, à son grand déplaisir, se vit contrainte par Catherine de Médicis, d’échanger son cher Chenonceaux contre Chaumont. Il passa ensuite entre les mains de la duchesse de Bouillon, qui épousa Henri de la Tour, père de Turenne. Madame de Staël y séjourna pendant son exil. Benjamin Constant l’a également habité. Il est aujourd’hui la propriété de la Princesse de Broglie.

CHAMBORD