C’est en silence et muette d’admiration que j’ai contemplé Chambord, cette création splendide, le plus beau des châteaux de la vallée de la Loire. La merveille des merveilles du style renaissance enfoui comme un trésor dans le pays le plus triste et le plus malsain de la France, la Sologne.
Voilà donc Chambord, le don national de la France au duc de Bordeaux qui toute sa vie en porta le nom et ne l’habita jamais.
Depuis le jour où il lui fut offert, que de changements, que d’illusions tombées, que de rêves évanouis! Là, dans ces vastes appartements si longtemps éclairés du pur rayon de l’espérance, et qu’aujourd’hui le vide et la solitude envahissent de plus en plus; là, dans cette belle demeure si déserte et que personne ne semble plus devoir faire revivre, l’esprit s’emplit de souvenirs et l’âme de tristesse. Ah! dans ce grand château français, que de châteaux en Espagne furent bâtis jadis par tous les royalistes qui vinrent le visiter; alors on comptait voir le roi reprendre non seulement possession de son château, mais aussi de sa couronne. L’enfant de la Providence en est devenu le vieillard, sans qu’il lui ait été donné de reprendre le chemin de sa patrie et le trône de ses ancêtres. La mort est venue briser les derniers espoirs fondés sur ce prince religieux et chevaleresque, grandi encore par l’exil et qui, de l’aveu même des ennemis les plus acharnés de la royauté, restera dans l’histoire l’une des plus nobles figures du XIXe siècle.
Le château de Chambord forme un carré long de cent cinquante-six mètres sur cent dix-sept, flanqué aux angles de grosses tours rondes. Ce système de construction en enveloppe un second, soutenu également par de massives tours circulaires à pignons pointus. Les deux façades se confondent au nord en une immense ligne partagée en trois sections par les tours qui s’y rencontrent. Ce qui caractérise surtout le château de Chambord à l’extérieur, c’est le nombre et la variété de ses ornements.
«Chambord, monument féerique, forêt de campaniles, de tours, de cheminées, de lucarnes, de dômes et de tourelles», est un éblouissement pour l’archéologue et même pour le simple touriste; principalement dans la partie supérieure que décorent d’innombrables sculptures, salamandres gigantesques, flèches aiguës, clochetons élégants, terrasses à balustres.
Le joyau de l’intérieur de Chambord est l’escalier central en spirale, à double rampe superposée, tout en appartenant au même noyau; la disposition est telle que deux personnes peuvent en même temps monter et descendre sans se rencontrer. Au-dessus des voûtes des quatre salles, divisées en trois étages, et au niveau des terrasses qui les recouvrent, s’arrête la double rampe et commence le couronnement de forme pyramidale ayant trente-deux mètres de hauteur, surmonté d’une fleur de lys en pierre, d’au moins deux mètres; il produit le plus grand effet.
La chapelle, achevée par Henri II, est en parfait état de conservation. On compte à Chambord treize grands escaliers, sans parler des petits, cachés dans l’épaisseur des murs; quatre cent quarante pièces: chambres, salles, salons, galeries. Je n’ai point essayé de parcourir ce dédale d’appartements où il n’y a rien à voir: ce beau château n’est pas meublé; quelques tableaux de maîtres, des portraits, ornent particulièrement le grand salon et la chambre du maréchal de Saxe. On y voit Louis XIV, Mme de Maintenon, Anne d’Autriche, Mme de la Fayette, etc. La statue d’Henri V, d’une grande pureté de lignes et d’une vérité d’expression remarquable, décore le grand salon de réception.
L’enceinte du parc forme la limite d’une commune qui y est contenue tout entière; il compte trente-cinq kilomètres de tour, et comprend de magnifiques futaies et d’immenses taillis peuplés de toute espèce de gibier.
La forêt de Chambord n’approche certainement pas de celle de Fontainebleau qui compte près de dix-neuf mille hectares, mais elle est plus grande que la forêt de Chantilly qui n’a que deux mille quatre cent cinquante hectares; le parc de Chambord compte cinq mille cinq cents hectares, dont quatre mille cinq cents de bois, cinq fermes et quatorze étangs.
Il est traversé par une rivière, le Cosson. On y arrive par six portes et avenues, avec pavillons de garde. Dès l’an 1090, il est question de Chambord, maison de plaisance et de chasse des comtes de Blois.