—Taisez-vous, Anne-Marie, vous me faîtes peur...!

—Si Madame n’est pas rentrée à neuf heures, je courrai à la police.

Ma cousine avait la tête à l’envers.

—Il faudra que j’écrive à sa famille, a-t-elle murmuré.

—Et que j’aille à la morgue demain, a continué Anne-Marie, une si bonne dame, quel malheur! que devant Dieu soit son âme! Et Anne-Marie a poussé un gros soupir».

J’ai entendu son hélas et la fin de sa phrase en ouvrant la porte du vestibule. J’arrivais juste à temps pour dire Amen à mon oraison funèbre. Ma cousine s’est jetée dans mes bras: «Que t’est-il donc arrivé?

—Mais rien, du moins une chose bien simple, j’ai été arrêtée par l’enterrement du général Faidherbe et j’ai, non pas perdu, mais dépensé deux heures à voir le défilé, de sorte qu’au lieu d’arriver à la Tour avant deux heures, j’y suis arrivée vers quatre, et j’y suis restée jusqu’à la nuit et même un peu plus, pour la voir à la clarté des lumières après l’avoir vue à la clarté du jour. Je reviens enchantée sans avoir éprouvé le moindre incident, sans parler d’accident».

Nous nous sommes mises à table, ma cousine n’a pas mangé, ses doubles émotions de crainte et de joie lui avaient fermé l’estomac, en revanche, comme le mien battait le rappel depuis longtemps, je me suis montrée fort belle fourchette en faisant honneur aux sauces fines de la cuisinière et même fort belle cuiller en savourant jusqu’à trois reprises une crème aux fruits absolument délicieuse.

Mercredi, 2 Octobre au matin.

L’enterrement du général Faidherbe a été une imposante cérémonie que je suis bien aise d’avoir vue. Dans ce diable de Paris, il y a toujours de l’imprévu dont les étrangers profitent. L’affluence était énorme sur tout le passage du cortège, c’est à grand’peine que les agents chargés d’assurer le service d’ordre parvenaient à faire faire place; chacun se huche comme il peut; on loue une petite table pour monter dessus deux francs, un barreau d’échelle cinquante centimes.