J’ai très bien vu de là l’orme colossal qui se trouve dans la cour de l’Institution des Sourds-Muets. Il a six mètres de circonférence à sa base et mesure plus de quarante-cinq mètres de hauteur de la base au faîte.
Son origine remonte à l’an 1600. Il paraît que c’est un des ormes que Sully, sur l’ordre de Henri IV, fit planter à la porte de chaque église de Paris.
La tradition lui a conféré le nom d’Orme de Sully.
De la deuxième plate-forme, on a la vue splendide de Paris dans sa vaste enceinte. Voilà ses monuments, ses flèches, ses dômes, ses places, ses avenues; le regard domine tout, et Montmartre et le Mont-Valérien, dont la silhouette paraît si haute. Plus loin, on aperçoit Versailles s’abritant dans la verdure; ce filet blanc qui serpente, c’est la Seine; ces fines aiguilles, ce sont des clochers; ces petits sentiers, ce sont des boulevards; ces points noirs, ce sont des hommes.
De la troisième et dernière plate-forme, la vue n’est plus qu’un immense lointain trop confus pour être décrit. Le point le plus éloigné que l’on puisse apercevoir est un sommet de forêt, à quatre-vingt-dix kilomètres. A cette hauteur, il n’y a plus ni mouvement, ni bruit, cette ville morne, ces campagnes silencieuses ne sont-elles qu’un décor, une peinture? la vie n’est-elle plus là? Instinctivement, on lève les yeux au ciel dont l’ampleur est infinie, cette impression, très saisissante, est pleine de grandeur.
La Tour Eiffel, qui n’a rien d’une tour, qu’on se représente généralement ronde, massive, bâtie en pierres, me fait l’effet d’une énorme colonne carrée se retrécissant par le haut, percée à jours et toute bâtie en fer. En effet, elle se compose uniquement de treillis de fer très résistants, très élastiques et très légers assemblés par des goussets en fer rivés.
Cette conception est gigantesque et l’exécution ne l’est pas moins. La Tour Eiffel dont chaque côté a cent vingt-neuf mètres de large occupe une superficie de plus de seize mille mètres carrés, plus d’un hectare et demi. C’est le monument le plus haut, non seulement de Paris, mais du globe. L’arc de Triomphe de l’Etoile a quarante-neuf mètres, le Panthéon, quatre-vingt-trois, le Dôme des Invalides, cent cinq, Saint-Pierre de Rome, cent trente-deux, la cathédrale de Strasbourg, cent quarante-deux, la grande pyramide d’Egypte, cent quarante-six, la cathédrale de Rouen, cent cinquante, la cathédrale de Cologne, cent cinquante-neuf, le monument de Washington, à Philadelphie, cent soixante-neuf; dans le plan, il devait avoir six cents pieds, mais dès le quarante-sixième mètre il s’inclinait d’une façon si inquiétante, qu’on suspendit les travaux; on les reprit, mais en réduisant la hauteur assignée de plus de deux cents pieds.
L’idée de construire une tour colossale n’est pas nouvelle; les descendants de Noé l’avaient déjà eue. En 1832, l’ingénieur anglais Trevithick proposa de bâtir un monument de mille pieds (trois cent quatre mètres quatre-vingts). Les Américains caressèrent plusieurs projets de ce genre mais ils ne furent jamais exécutés.
Que de science, que d’études, que de savantes recherches, que de combinaisons multiples pour mener à bien le chef-d’œuvre que j’ai sous les yeux! Que de calculs, depuis la base assise dans le sol, qu’il a fallu étudier lui-même, jusqu’au faîte, jusqu’à cette lanterne de trois cents mètres de hauteur. C’est après avoir construit dans le Cantal, pour la ligne du chemin de fer, le viaduc de Garraby, que monsieur Eiffel eut l’idée de sa tour. Le viaduc est situé à cent vingt-quatre mètres au-dessus du niveau de la rivière, l’arche centrale qui sert d’appui à la même hauteur et mesure cent soixante-cinq mètres d’ouverture; le tablier métallique a quatre cent quarante-huit mètres de long et la longueur totale est de plus d’un demi-kilomètre. Cet ouvrage audacieux était alors considéré comme l’œuvre la plus colossale du monde. Monsieur Eiffel pensa que ces armatures de fer qu’il avait placées horizontalement pour relier les deux collines de Marjevols, pourraient aussi bien être posées verticalement et s’élever jusqu’à trois cents mètres de haut. Et il l’a fait comme il l’avait dit.
Le poids total de la tour Eiffel est évalué à neuf millions de kilos; le nombre des pièces métalliques qui s’entrecroisent en tous sens est de douze mille; chacune d’elles, en raison de sa forme sans cesse variée, a nécessité un dessin spécial; tous ces dessins ont été préparés au bureau des études de l’usine Eiffel à Levallois-Perret.