Eh bien, là, franchement, les combats où plutôt les courses de taureaux ne sauraient m’amuser longtemps une fois suffit comme pour Buffalo et puis pas bon marché ce spectacle vingt francs les bonnes places. Les gens qui se passionnent pour ce genre d’exercice vont sans doute y chercher les émotions fortes que donne la lutte quand il y a aussi danger pour l’homme et que le taureau doit être mis à mort; mais ici rien de cela, c’est un simulacre, cheval et cavalier peuvent quelquefois recevoir un coup de corne, mais c’est rare.
L’arène est entourée d’une palissade tout le long de laquelle règne une saillie en bois, une espèce de marche, qui sert à l’homme poursuivi, de point d’appui pour franchir la palissade et se sauver dans l’étroit corridor qui sépare l’arène des gradins.
Je ne puis m’empêcher de reproduire ici le passage d’un article de journal qui traduit parfaitement ma pensée.
«Tous ces personnages se prennent au sérieux et finissent par se croire le Cid en personne, ainsi que le faisait si bien remarquer un de mes confrères qui n’est pas plus que moi partisan de cette sorte de distraction, tout cela fait pitié et il faut n’y voir qu’une exhibition du cabotinage poussé à ses extrêmes limites.
On objecte que le toréador joue sa vie. Qu’importe! autant il est méritoire et héroïque de la risquer pour porter secours à son semblable dans un incendie ou dans un naufrage, autant il est bête et blâmable de la risquer inutilement en affrontant les cornes d’un taureau qui, en se défendant, essaiera de crever le ventre soit du cheval, soit du toréador.
En Espagne, les assistants sont pris de délire lorsque le sang coule. Comme cela est beau, en effet de voir un taureau tué d’un coup d’épée, ou un cheval éventré laissant tomber ses entrailles dans l’arène. De tels spectacles sont faits pour ces peuplades sauvages de l’Afrique, ou des roitelets s’amusent à jouer avec des têtes, avec le même sang-froid que nous jouons avec des quilles.
Et cependant, il y a des gens parfaitement civilisés, de mœurs douces et doués d’une grande intelligence qui se sont pâmés devant des courses de taureaux. Il faut citer Alexandre Dumas et Théophile Gautier, qui les ont décrites avec un enthousiasme égalant celui qu’ils éprouvaient à la Comédie-Française en écoutant les chefs-d’œuvre du grand répertoire.
Je reviens à la représentation: Tout a parfaitement marché, l’orchestre, les quadrilles, le défilé superbe où l’on voit paraître dans leur costume chatoyant les torreros, les caballeros, les picadores qui combattent à cheval armés de leurs longues lances et les chulos à pied.
Nous avons vu figurer sur le programme les épées les plus célèbres, les prima spadas d’Espagne. Ces jeunes toréadors jouent avec les taureaux comme avec des moutons. On suit aussi les passes du manteau, la pose des bandrilles, mais le plus beau moment c’est lorsqu’armés de la muletta ils amènent la bête où ils veulent et feignent de la mettre à mort puisque cela n’est pas permis en France.
Les chulos harcellent le taureau en agitant leur grand manteau d’étoffe pourpre, banderillos, caballeros, picadores lancent sans pitié sur le pauvre animal des banderolles multicolores qui munies d’une pointe de fer se piquent et s’enfoncent dans la peau, rien de plus original que de voir le taureau courant, mugissant, combattant avec sa douzaine de banderolles sur le dos, du reste le combat est bien inégal, le taureau les cornes emboulées pour atténuer les coups qu’il peut porter reçoit l’attaque de ses adversaires qui eux ne ménagent pas leurs coups.