S’ils se sentent poursuivis de trop près, les picadores ont plusieurs moyens d’échapper au danger, d’abord les chulos qui sont là pour faire diversion, dérouter le taureau, le défiler à leur tour en lui jetant le gant ou plutôt le manteau.

Si le taureau indifférent à leur provocation continue de poursuivre le picadore, celui-ci prend le parti héroïque de s’élancer vers la palissade qu’il franchit d’un bond abandonnant comme Joseph de biblique mémoire son manteau qu’il jette au nez de son ennemi, celui-ci s’arrête surpris et s’acharne sur cette masse de plis flottants, qu’il déchire du sabot et des cornes, pendant que le picadore à l’abri regarde tranquillement passer sa colère. Chaque taureau paraît à son tour et combat seul. On l’agace, on l’excite, on le blesse parfois, enfin il entre en fureur et alors on l’applaudit: «bravo toro»; mais s’il est de trop bonne composition que rien ne l’irrite et qu’il s’accule dans un coin le regard vague, ennuyé, rêvant peut-être à sa liberté dans les plaines herbacées, oh! alors le public s’impatiente et crie: à bas! à bas! à mort! comme si l’animal pouvait comprendre l’injure.

La semaine dernière un taureau s’était montré magnifique d’emportement, joutant rudement contre les hommes et les chevaux, le toréador stimulé à son tour se montrait d’une témérité inouîe. Un jeune Madrilène qui assistait à la représentation, saisit d’enthousiasme, a failli jeter au héros de cette lutte toute sa toilette.

Son chapeau, ses jumelles, son jonc à pomme d’or, son mouchoir parfumé, ses gants, son habit et son gilet auquel pendait un magnifique chronomètre, jonchaient l’arène.

On a craint un instant que ce fanatique se jetât lui-même en signe de satisfaction. On a dit que ses vêtements lui avaient été rendus. J’espère que le chronomètre est resté dans la poche du gilet.

Très originale la manière dont le taureau s’en va; libre et furieux, il serait difficile à prendre, comment s’en débarrasser?

On voit paraître six, huit, dix bœufs qui ont été habitués à faire plusieurs fois de suite le tour de la piste, bientôt le taureau se mêle à cette bande, la suit et disparaît avec elle.

Cette course de bœufs, dressés à chercher leur congénère pour le ramener au toril est fort amusante. On regarde cela tranquille sans appréhension.

C’est un moment d’accalmie pour tout le monde, bêtes et gens.

La course à laquelle nous avons assisté a été des plus émouvante, un peu trop pour mon goût, dix mille personnes y assistaient. Les taureaux très braves ont culbuté plusieurs fois chevaux et picadores. L’émotion du public était à son comble.