Campagne de Russie.—La France, malgré cette prospérité, avait besoin de repos et d'un gouvernement moins despotique. Mais Napoléon, résolu à dominer l'Europe entière, rompit avec la Russie et voulut aller à Moscou. Cette témérité le perdit.
La Russie n'exécutait qu'à moitié le blocus ordonné contre les Anglais. Napoléon lui déclara la guerre tandis que ses meilleurs soldats étaient encore occupés à soumettre l'Espagne. Il marcha vers le Niémen à la tête de six cent quarante mille hommes de toute nation: il entraînait pour ainsi dire toute l'Europe à sa suite (1812).
Il franchit le Niémen, le 24 juin, entra à Wilna, où il s'arrêta trop longtemps, s'empara de Smolensk, après un combat acharné (17 août).
Les Russes reculaient toujours, dévastant le pays. Cependant le général Kutusoff décida à livrer une bataille sur les bords de la Moskowa, à Borodino (7 septembre 1812). Ce fut un des plus terribles chocs des temps modernes. L'action dura toute la journée, mais les Russes se retirèrent horriblement maltraités.
Les Français à Moscou.—Cette victoire, bien qu'elle eût coûté cher, ouvrait la route de Moscou; l'armée se dirigea vers cette fameuse capitale. Le 14 septembre elle dépassa la dernière hauteur qui lui dérobait la vieille cité russe. Les soldats, émus au spectacle grandiose qui se déroulait devant leurs yeux, s'arrêtèrent en criant: «Moscou! Moscou!» Moitié européenne, moitié asiatique, demi-orientale et demi-grecque, Moscou, ville immense, sur la limite de la civilisation et de la barbarie, offrait le mélange le plus singulier de palais, d'églises, de dômes dorés étincelant aux rayons d'un soleil d'automne, de jardins, de bosquets, de maisons aux toits brillant de couleurs variées, et de pauvres cabanes tartares. Bien des soldats avaient vu le Caire, les Pyramides, Milan, Vienne, Berlin, Madrid: Moscou surprenait ces hommes déshabitués de l'étonnement. L'armée défila, ivre d'enthousiasme, et entra dans la cité sainte des Russes.
La joie fut courte. La ville était déserte et morne: toute la population avait fui à la suite de l'armée russe. Dans la nuit du 15 au 16 septembre, un immense incendie éclata, allumé par les bandits qu'avait laissés le gouverneur Rostopchine. Un vent furieux vint aider les incendiaires, et, changeant presque chaque jour, porta tour à tour les flammes dans les différents quartiers de la ville. Trois jours et trois nuits, Moscou présenta l'aspect d'un horrible brasier, dont l'armée eut beaucoup de peine à sortir; les flammes ne s'arrêtèrent qu'après avoir dévoré les quatre cinquièmes de cette opulente cité où les soldats espéraient trouver, sinon la paix, du moins le repos pendant l'hiver. Cet acte sauvage indiquait assez à quelle nation on faisait la guerre. Napoléon néanmoins engagea des négociations. Il perdit un temps précieux, croyant toujours que l'empereur Alexandre traiterait. Mais Alexandre ne pensait qu'à le jouer, comptant pour nous chasser sur son allié favori, l'hiver.
La retraite de Russie.—Cet allié fut plus fidèle encore qu'à l'ordinaire et plus énergique. Napoléon se décida enfin à partir le 15 octobre. Dès le 23 le mauvais temps commença. Le 9 novembre le ciel, sur lequel on avait tant compté, se déclara contre nous. La neige tomba. Tout alors est confondu et méconnaissable; on marche sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but; les flocons de neige, poussés par le tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; la surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y restent souvent ensevelis. L'hiver russe attaque les soldats de toutes parts; il pénètre au travers de leurs légers vêtements et de leur chaussure déchirée; leurs habits mouillés se gèlent sur eux; devant eux, autour d'eux, tout est neige; c'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui se voient, ce sont de sombres sapins avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs tiges noires, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.
A Smolensk, on ne trouva ni les vivres ni les secours espérés. Tout était pillé. On ne put s'y arrêter. Il fallut poursuivre cette retraite, de plus en plus désastreuse à mesure que le froid devenait plus rigoureux et que l'ennemi se rapprochait. Il fallait acheter par des combats une route couverte de neige. Ney à l'arrière-garde protégeait de son solide courage toute l'armée. Des lignes de cadavres marquaient les bivouacs. Depuis longtemps on laissait les canons faute de chevaux, et, ce qui est plus triste, les blessés. Presque toute la cavalerie était à pied. Les rangs étaient abandonnés, et une foule désarmée, souffrante, suivait les régiments qui conservaient encore quelque organisation et quelque discipline. Ce fut cette foule accrue des marchands et des vivandiers qui occasionna l'encombrement des ponts au passage de la Bérésina, et fut en partie sacrifiée pour le salut de l'armée, car on se vit obligé de rompre les ponts à l'arrivée de l'ennemi. Des scènes douloureuses se produisirent alors (28 novembre) et sont restées célèbres sous le titre de passage de la Bérésina.
A Smorgoni, Napoléon quitta l'armée pour prévenir à Paris la nouvelle de son désastre. Il traversa l'Allemagne incognito et arriva aux Tuileries, lorsqu'on commençait seulement à connaître quelque chose de l'horrible vérité. Après son départ, la retraite devint plus désastreuse. Le froid redoubla. Le 9 décembre on arriva à Wilna, mais sans pouvoir s'y arrêter. Il fallut reculer jusqu'au Niémen, et c'est à peine si une poignée de soldats, débris d'une armée de 400,000 hommes, repassa ce fleuve.