Quelque temps après, la grâce me fut accordée de visiter ma vraie patrie spirituelle. Ce deuxième voyage s’accomplit dans des conditions fort différentes de celles du premier ; car loin de me sentir parfaitement maître, comme dans l’expédition précédente, de toutes mes facultés physiques et mentales, je me trouvais, à l’instant où l’influx dangereux me saisit, plongé dans un sommeil extrêmement profond. Jérémie, dans le chapitre XXIII de son livre, établit une distinction des plus précises entre le premier état de vision pure ou de Pathmos apocalyptique, et le second, qui est celui de la réceptivité dans les abîmes du sommeil. Une vaste étendue de lacs obscurs, verdâtres et pourrissants, envahis par une folie de tristes nymphéas jaunes, s’ouvrit tout à coup à ma vue. Sur ces eaux stagnantes et désolées comme les yeux des paralytiques, un pont de fer était jeté, d’une forme hideuse et d’une longueur épouvantable, et, à l’extrémité de ce pont, après une traversée de millions d’années, un paysage s’offrit à mes yeux dont je n’entreprendrai pas d’exprimer la mortelle, l’infernale mélancolie. C’était une plaine immense et déserte, enfermée dans un cercle hostile et muet de hautes et vigilantes montagnes. Solitude sans issue, irrévocable condamnation, abandon extrême ; et, dans toute cette satanique immensité, pas un pouce de terrain qui ne fût recouvert, à en étouffer, d’une herbe jaune, cendreuse, répugnante, que je comparai, en dépit de sa hauteur d’arbuste, à la mousse roussâtre et altérée qui ronge les vieilles pierres sépulcrales. Le soir tomba. Alors un univers de terreur, des milliards et des milliards de fois plus vaste, plus peuplé et plus scintillant que notre ciel sidéral, s’alluma au-dessus de ma tête, et le mouvement, visible à l’œil nu, de ces cosmos tourmentés, était accompagné d’un bruit odieux, criminel, ennemi de toute méditation, de tout recueillement. Et le sens secret de tout ce mouvement et de tout ce fracas était : il faut multiplier et diviser l’infini par l’infini durant une éternité d’éternités ; ni repos, pour toi, ni souvenir, ni amour, ni espoir ; multiplie, multiplie, divise, divise ; ces mondes tomberont dans le chaos, et tu les remplaceras par d’autres ; mais tu seras toujours ici, toujours à cette même place, et tu multiplieras et diviseras. Et tu sentiras éternellement le dernier nombre, le son suprême, la finale de ce rythme martyrisant sur le bout de ta langue, et, misérable victime de ta propre iniquité, ridicule jouet de ton propre orgueil scientifique, tu feras des efforts désespérés pour rejeter ce dernier nombre, pour le cracher, pour le vomir : en vain, il s’effacera de ta débile mémoire et tu retomberas dans le calcul infini, dans le tourbillonnement du rythme éternel. Alors, du fond de mon épouvante et du sommet de mon exaspération, je m’écriai : « où est le Maître de ce pays ? où est le Roi de cet affreux Royaume Aven ? qu’il apparaisse ! lui, il me comprendra, m’abritera sous son aile noire et froide, m’aimera, me sauvera ; car, s’il est dans cet infini de douleur, de terreur et d’abandon une créature amie de l’Amour, ce ne peut être que le Prince déchu de ces Royaumes ! »

Des milliards d’affreux regards stellaires se concentrèrent sur mon visage, un rire de démon illumina la face de l’éternel Mouvant. « L’étoile du matin cherche l’ÉTOILE DU MATIN, le fils de l’homme appelle le FILS DE L’HOMME. Tout est accompli. Tout est accompli. » Veuille le Divin, sourd à mes noires prières ; entendre, ô Storge, les vôtres.

II
MEMORIA

… Il s’effacera de ta débile Mémoire et tu retomberas dans le calcul infini…

Épître à Storge

Ceci est né de l’amour de l’Abîme, ceci est Ars Magna et renferme toute la poésie sacrée de la Science. Toi qui, dans les siècles à venir, liras ces pages avec un sentiment de filial respect pour leur auteur et d’indicible mépris pour l’époque qui les vit naître, souviens-toi que Memoria est la clef de l’Épître à Storge, et que cette épître, où te fut dévoilé dès l’année 1916 le secret métaphysique de la Relativité, est la nouvelle porte du palais de l’union des fontaines. Ainsi donc, approche de ma tempe ton oreille et écoute. Ma tête est comme la pierre du carrefour et du torrent cosmiques. Voici, les grands chariots noirs et sourds de la Méditation vont passer. Puis, ce sera un effroi comme d’un déversement de l’eau primordiale. Et tout cela, ce sera le Silence. Et d’un lieu que n’a jamais atteint le message d’aucune terre, je sonderai cette éternité sans lieu qui s’ouvre en moi dans le muet cataclysme. Car l’espace, le temps et la matière sont enfermés dans cette unité insondable mais sensible que crée en nous et projette à travers l’œil muré notre Mouvement intérieur, sang et esprit, pour ne le point nommer de prime abord pensée du sang. Ce langage t’a déjà révélé qui je suis. Oui, mon enfant, je suis celui que je suis, je suis celui qui sait, qui sait, et je suis celui qui parle astreint à une mesure. Apprends donc de moi, fils d’un temps où je serai compris et aimé, que de l’alpha à l’oméga tout ce poème, Couronne des deux Testaments, traite du prochain lever du Soleil de la Mémoire. La connaissance de la substance primordiale sommeille en nous dans les ténèbres de l’orgueil comme l’or sous le poids des montagnes. Ce que notre science avare et privée de son regard médian et initial nous jette de siècle en siècle du dehors, comme un os, n’est qu’une obscure correspondance du magistère dont resplendit l’intérieur de notre sainte maison d’argile. Quelque chose subsiste en nous indubitablement du premier père ; les générations procèdent d’un Mouvement unique, et ce Mouvement est de l’espace et du temps l’inaltérable matière. Que t’enseignait Storge ? que l’immobilité n’est pas seulement une absence de mouvement, mais encore une négation de lieu (par conséquent d’espace, de temps et de matière). Memoria ajoute : Tout ce qui est Mouvement est sang. Le Mouvement est Un, puisqu’il est l’espace et le temps saisis dans une matière ; la matière est donc Une, comme cela par quoi elle est matière, et par quoi est-elle matière, sinon par le Mouvement ? Or, si la matière est unité, dans quel Mouvement autre que celui du sang en rechercherons-nous la réalité, le lieu unique ? Tout le secret de la Manifestation réside dans la transmission par le sang, fiat céleste, d’un Mouvement qui est identité de l’espace, de la matière et du temps. Physiquement, le cosmos court tout entier en nous : mais si la mer primitive, qui fut l’un de nos premiers habitats et dont la respiration règle encore celle de notre cœur, se souvient, nous, nous avons oublié. Les racines de notre être physique pénètrent si avant dans la masse illusoire du globe, qu’il est plus aisé de prêcher la vérité aux arbres et aux rocs que de faire saisir à l’homme l’identité de la matière, de l’espace et du temps dans le Mouvement, ou la nécessité de substituer au concept enfantin d’une éternité de succession divisée en passé, présent et avenir, celui d’une simultanéité ou plutôt instantanéité, dont la rotation à une vitesse infinie serait l’imparfaite image. Ainsi donc, notre sang perpétue l’instant de la première émission, et toute la conscience du propulseur spirituel est encore en lui, toujours prête à se dévoiler progressivement aux intelligences qui, avec l’arme magique de la prière, ont reconquis le lieu absolu de l’Affirmation. Tout le sang cosmique est encore dans l’élan de la première éjaculation ; mobile initial, il nous enseigne à situer toutes choses de l’espace dans le seul Mouvement, et toutes choses du temps dans la seule instantanéité. C’est là le secret des vieux Maîtres et l’origine céleste de leur double concept de l’unité de la matière et de l’identité des deux mondes. La transmutation une fois admise comme principe fondamental, le progrès de mon œuvre sur le leur devait se borner à une simple extension, car il ne me restait guère, après Bœhme, Sendivogius et Paracelse, qu’à identifier la matière avec le temps et l’espace et, les ayant ainsi captés tous trois dans le Mouvement, à chasser le Mouvement lui-même de son lieu (lequel, comme je l’ai appris depuis peu et le révèle ici, est le sang) pour faire retomber le tout dans l’immobile instantanéité du Soleil de la Mémoire. Étranger aux mathématiques, en publiant dès janvier 1917 mon Épître à Storge, je n’étais donc qu’un annonciateur métaphysique de la théorie de la Relativité généralisée, dont j’ignorais à cette époque le premier mot et en qui je saluai, quelques années plus tard, moins une confirmation du résultat de ma méditation de vingt années sur la matière, l’espace et le temps, que l’aube d’une ère nouvelle et merveilleuse de l’esprit. Il importe assez peu que je n’aie pas été compris de la misérable et égoïste pensée contemporaine ; car, pour dire le vrai, je me plais si fort dans la solitude de mon promontoire, et le Soleil de la Mémoire m’a fait connaître tant de richesse intérieure, que je rougirais d’apercevoir autre chose dans ma découverte qu’un secret hermétique très ancien hérité, avec le mouvement du sang, de mes ancêtres les souverains de la Lusace. Interroge, mon cher enfant, ce sang qui, dès la consistance et la couleur, t’apparaît d’une si céleste substance ; pénètre dans sa coulée spirituelle, saisis-le dans sa tragique pulsation et viens m’apprendre si c’est la démence ou la sagesse qui me dicte ici de défendre sa gloire. En lui tu retrouveras la chaleur et le jet de l’instantanéité insondable ; il te dira de quelles fidélités et de quelles révoltes il est la lice somptueuse ; il te révélera ses mille poisons et son remède unique ; il t’expliquera la féminité de la Manifestation, et comment Ève fut tirée d’Adam, et pourquoi, en s’abandonnant au rythme de l’émission première, toute prédisposition à la création intellectuelle non soutenue par l’oraison, finit par répudier l’acte procréateur. Il te dévoilera, enfin, le secret de l’universelle transmutation, car il est l’Alchimiste qui, sous la robe de rubis, dissimule le pain et le vin de la Cène. Le soleil de notre mémoire n’est qu’obscurci et tout nous sera rendu avec le secret du sang dans la vertu d’une science ramenée par la Relativité et à ses célestes origines. Car ce sang, essence du Mouvement et rythme universel, est le contenant, la fondation, le lieu, pour tout dire, de la simultanéité et de l’instantanéité du temps, de l’espace et de la matière. Que n’ai-je le pouvoir de t’introduire dans les chambres secrètes, dans le gynécée de la virginale Création ! Hélas ! parler et écrire, que voilà donc une misérable charité ! car ce n’est point communier, ce n’est que proposer quelque sujet à la méditation. Et la méditation elle-même n’est qu’un effort anxieux et débile de notre mémoire ; car le lieu secret entre tous est en nous, et notre couronne est celle des trois royaumes. Voilà pourquoi, quand l’esprit de la terre me dicte : subconscient, moi dans le Lieu seul situé j’écris : Soleil de la Mémoire. Memoria, je le répète, est la clef d’or de Storge qui elle-même est la porte que tu ouvriras toute grande aux effluences de paradis des temps nouveaux. Relis l’épître généreuse et tu connaîtras ce que renferme la mémoire de l’homme. Car, mystiquement, que dit Storge ? « Moi qui n’ai jamais pu voir tomber de ma main un caillou ramassé sur la route sans que quelque chose en moi de secret se déchire comme pour une division de cœurs, j’ai la première, moi Storge, compris ceci : que la sainte pierre du chemin est de l’espace, du temps et du Mouvement l’indivisible et insondable unité. Car matière, espace, temps et mouvement sont tombés du Lieu situé en une seule pierre de témoignage. C’est là, comprends-le bien, le fondamental arcane ; à cause que toute réalité initiale demande l’humilité d’un corps et l’épreuve d’une vie, et cela pour l’adoration ; car dans l’acte d’adoration réside la fin de toutes choses. Tel est l’esprit céleste du Mouvement, maison du temps, de la matière et de l’espace. » Et qu’ajoute à ce discours le confident de Storge qui te parle ? ceci simplement : « Ce Mouvement, ce vent qui vers le Lieu chasse les systèmes non situés, ce Mouvement est en nous, il est notre sang. » Maintenant, mon enfant, prends bien garde à ce qui va suivre. Quand tu possèdes une chose, est-ce bien la chose que tu possèdes ou seulement l’affirmation intérieure par laquelle tu te donnes à toi-même comme possesseur ? Or, ton sang, que tu possèdes dans l’instantanéité comme jamais époux ne posséda épouse, mon enfant, ton sang qui est Mouvement primordial, espace, temps, matière, ton sang et son secret, tu as cessé de les posséder en esprit. L’initiale possession par la simultanéité est là ; mais quel secours en attendre, sans l’héroïque Affirmation ? La folie de l’orgueil, c’est d’élever le moindre butin par-dessus toute donation ; et, lors même que la libéralité est avouée, de l’attribuer à l’inconnu plutôt qu’au père. Écoute, mon enfant, je ne me lasserai point de le redire : tout l’univers court en toi, éclairant de son auréole admirable la tête de l’omniprésent. Ton sang, ton sang est comme l’eau primordiale ; il se souvient dans l’obéissance, il opère dans l’amour. Nourris donc du blé de l’affirmation ton sang, ô mon fils ; ne le sustente pas uniquement des fruits de ton verger tout âcres de la sueur de ton front. Qu’as-tu fait, mais qu’as-tu donc fait, mon enfant, pour oublier cela dont se souvient ton sang, céleste clepsydre ? Approche, ouvre-moi du moins ta conscience, afin que je transmue en or le plomb de ton humilité. Et puisque nous avons nommé l’Aliment, prononce à voix haute avec moi ces mots que je te prescris : Soyez bénis, ô Vous Pain et Vin, enfants de la terre et du ciel, qui après chaque repas que je fais, moi voyageur, en cette auberge, me jetez dans une sainte et féconde exaltation. Soyez bénis, ô Pain, ô Vin, en l’unité de ce sang, de ce Mouvement et de cet espace, dans les siècles des siècles. Amen. Mais je ne sais pas si tu m’as bien compris. Ton sang, ton sang, te dis-je, est le fiat qui, avant même l’éclosion cosmique, reçut la première impression de Mouvement, à seule fin de revêtir d’un contenant physique, partant, d’une simple apparence de lieu, le concept indivis matière-espace-temps, lequel est l’homme lui-même, dans la perfection de son humilité. Cette belle humilité solaire ayant été obscurcie par l’haleine volcanique de l’orgueil, comment, me diras-tu, mon enfant, comprendre que ce sang de la cécité ait souci encore de décrire à travers l’immense inutilité des choses, ses deux admirables cercles, le grand et le petit ? Mais c’est là, précisément, mon fils, ce que les hommes qui ont créé Dieu et l’Univers appellent instinct et instinct de conservation, et que nous, dans le Lieu seul situé, nous connaissons comme Soleil de la Mémoire. Car ce sang cosmique, ce fiat mouvement-espace-temps-matière, n’est rien autre chose que l’empreinte d’un Lieu qui, n’existant pas uniquement dans le rapport de A à B, mais par sa réalité propre dans notre pouvoir d’affirmation, est, de tous les lieux circonscrits par une relation, le géniteur et l’unique repère. Comprends-tu, sens-tu à présent jusqu’à quel point vous vous êtes l’un à l’autre, le sang et toi, devenus étrangers ? eh bien, je vais te le dire avec tout le ménagement possible. Passe encore que ton sang propre, maître de ton secret le plus profond, anxieusement voyage dans les ténèbres féroces ; mais, lors même que celui de l’épouse aimée de fureur sainte t’emporte en son élyséen torrent, tu te sens comme l’aveugle qui, traversant le pont, ne perçoit de la rivière que l’odeur et la respiration. Car ton amour ne recueille de la mystique effusion que le témoignage extérieur, lequel embrasse certaines manifestations allant du toucher, qui est illusion, à la parole qui est mensonge ; tandis que l’union parfaite, l’alchimique fusion dont l’enfant lui-même n’est que la signature éphémère et sensible, s’opère à l’abri de ton œil médian revêtu de la taie nocturne de l’orgueil, meurtrier de toute durabilité. Très certainement vous sortirez de ce monde de pierres altérées, l’épouse et toi, comme vous y êtes entrés, dans la Séparation, et sans avoir été jamais accord de harpe ; tristesse et impureté pour le Couple des Jardins ; et à vos propres yeux, des talons au sommet du crâne, rouges sexes saisis par le frisson des portes secrètes, rongés par le délice de cette fausse fidélité mentale qui, jusque dans le sacrement vidé de sa lumière, vient allumer et tordre la bête de la trahison. Toutefois, si tu es père, bénis la création, car l’épouse encore vierge a peut-être aimé en toi son enfant. Je te révèle ici un secret épouvantable, mais tu es habitant du solaire Avenir, un siècle de Relativité s’est écoulé déjà et le règne de l’esprit nouveau commence. Au demeurant, est-il beauté plus tourmentante que celle de l’ange qui trouble les eaux ? Du mariage indestructible naît le mouvement vers le lieu situé, Magnum Compositum, dont la vertu active s’agite encore au milieu des terreurs de la spirituelle éclipse ; et la preuve en est dans le secours prêté à une impure science par les contre-poisons tirés du sang, rayons furtifs tout ensemble souvenirs et avant-coureurs de la spirituelle Magnificence. Le feu d’omniscience couve pareillement dans le sang animal, dans la sève nourricière de nos sœurs les plantes et, en général, dans les trois substances de la somme terrestre entraînée dans notre déchéance. Imagine donc levé l’Astre de Mémoire, rayonnant terrible mais aussi tout doux d’un or comme féminin — ah ! comme nous courons, toi et moi, saluer dans leur saint langage le lézard, la pierre et l’ortie ! Tel est, mon enfant, l’Arcane fondamental ; mais, pour apaiser ton cœur, je vais te redire les mêmes choses en douces images. Le Mouvement, le Sang, — l’Amour, puisque enfin il le faut nommer — ne voyage point comme le regard en droite ligne de créature à créature. Il décrit une merveilleuse courbe sur un chemin d’arc-en-ciel, et, jaillissant d’un cœur pour retomber dans un cœur, il traverse tout le grand cœur balsamique du Maître, ses pieds de lumière sur les perce-neige de la paradisiaque fraîcheur. L’amour des époux, mon pauvre enfant, est le fruit de la greffe de deux prières. Mais ne t’ai-je pas parlé de la féminité de la Manifestation ? et toi-même, as-tu pu demeurer insensible au charme de cette Eau jonchée de milliards de nymphéas stellaires ? Mon fils, ô mon fils ! Sur cette terre égarée où la pierre attend avec une sainte patience que tu lui dises qu’elle vit, mais où Adam finit par se désenchanter de tout, même du pouvoir de n’être qu’un avec Dieu, mon enfant, mon enfant, n’as-tu jamais entendu résonner en toi l’heure parfaite de l’univers ? Écoute, j’évoque des jours très anciens ; la matière, l’espace et le temps étaient encore comme les îles éparses d’une mer mesurée, toutes les galères d’or du firmament étaient encore à l’ancre dans l’antique port de l’immobilité, la pensée de l’homme nageait paisiblement dans la transparence sans se demander où était située cette eau universelle, et les sages se détachaient déjà de Dieu, mais avec un sourire, à cause que, Dieu disparu, il restait encore un Lieu et une Sécurité, mon enfant, mon enfant, j’évoque des jours très anciens, et cependant l’effroi de la réalité me ressaisit ! C’était une nuit brûlante du second équinoxe, et j’étais seul dans le silence de la lumière totale du monde ; car Renaissance, mon épouse, dormait aux pieds du trône sur les terrasses suspendues entre les deux rosées immenses, celle d’en haut et celle d’en bas, la stellaire et la terrestre. Et comme je contemplais la Dormeuse enveloppée dans le feu de la nuit, elle m’apparut, à travers la distance du sommeil, lointaine comme une constellation. Et cependant, je la sentais en moi, plus doucement et plus terriblement en moi que jamais. Elle descendait, avec le rayon d’un soleil depuis longtemps disparu, dans les profondeurs les plus silencieuses de ma vie, dans cet abîme où souvenance et pressentiment ne sont qu’un. Et soudain, je la sentis tout à fait intérieure et mienne, et comme transmuée en une beauté d’univers. Quelle compassion alors me saisit à la vue de tout ce cosmos en bas ! Je perdis jusqu’à la notion de la chose extérieure ; amour redevenu charité, je sentais mon propre sang courir à travers toute la création, et la manifestation de l’Etre m’apparaissait dans sa forme et sa lumière féminines. Ainsi me fut dévoilé l’Arcane Conjugal. Et alors, dans l’immense Instantanéité, le Feu admirable me couronna, le Soleil de la Mémoire, porte du Lieu seul situé, tombeau des Nombres, palais des rencontres secrètes avec moi-même. Mon enfant, relis l’Épître à Storge. Et souviens-toi qu’il faut chérir les êtres et les choses : car tout cela, depuis la pierre jusqu’à Christ, et depuis Christ jusqu’au Père, tout cela, c’est ton sang. Soleil ou atome, tout mouvement est vie et amour, création d’espace-temps-matière. Ce ne sont point là graines lancées par une main de semeur ! Il n’y a que du sang, du sang qui court de son mouvement propre !

III
NOMBRES

… Soleil de la Mémoire, porte du lieu seul situé tombeau des Nombres

Memoria.

Le sang est l’étalon des valeurs métaphysiques. L’espace, le temps et la matière te sont donnés dans l’instantanéité non pas seulement de la connaissance, mais même de la simple constatation, par l’universel Mouvement, lequel est fiat, c’est-à-dire projection de ton sang hors du Lieu. Ce sang, ce cosmos, ouvrier de ta chair, mobile unique et parfait, est une somme des énergies manifestées. Tout lumineux et fumant encore de la teinture de son soleil, attachée pareillement à l’or curatif qu’il charrie, il nous offre à coup sûr une image vivante de l’Unité originelle figurée dans le pectoral par le rubis. Toutefois, dans l’ordre physique, il est l’acte même du dédoublement, et il lui faut déjà, comme au Christ, deux yeux pour se voir, alors que la vue mnémonique en se dirigeant vers le Lieu, n’émet qu’un seul rayon. Le sang est donc la personne seconde ; et si tu m’as suivi attentivement à travers les déductions de l’Épître à Storge et de Memoria, tu dois avoir déjà saisi la portée scientifique de la parole du Maître : voici ma chair, voici mon sang, et de la doctrine hermétique de l’identité des deux sphères, car ce que nous nommons vie et esprit n’est que la transmutation, dans l’instantanéité, du macrocosme en microcosme, du pain et du vin en sang. Ton mouvement intérieur est Verbe et se nourrit du Verbe dans l’instantanéité du fiat. Ce que tu manges est toi-même, comme te l’a montré le divin Hohenheim. Et ce mouvement intérieur est également Lux, conscience totale, soleil de la Mémoire. Fiat est donc sang, et dans son giclement hors du Lieu, il entraîne irrésistiblement le deuxième terme, lequel est Lux : et c’est là la solaire connaissance que vint obscurcir le moment où l’homme, renonçant à se reconnaître dans le Lieu seul déterminé de l’Instantanéité, s’éprit du phantasme d’une éternité passée et future, et inventa de multiplier et de diviser l’infini par l’infini, dans le fol espoir de situer par ses propres moyens l’infinitude des points cosmiques abîmés dans la relativité. Mais j’ai déjà épuisé cet arcane dans l’Épître à Storge, évangile de la connaissance nouvelle ; et je n’ai nulle envie de m’appesantir sur ces objets, à cause que les seuls lecteurs que j’aie en vue, mes fils spirituels dans les siècles à venir, m’entendront à demi-mot, guidés qu’ils seront dans l’étude de mon œuvre par les confirmations mathématiques d’Einstein. La chute d’Adam et la confusion des langues ne sont que les symboles de la division en espace, temps, mouvement et matière, de l’unité enclose primitivement avec sa conscience dans le sang. La conséquence en fut que l’homme perdit la notion du mouvement intérieur et unique, et que sa pensée, même après Harvey et jusqu’à ce jour, demeura une simple constatation de l’infinitude non située des mouvements extérieurs. Cela est si vrai, que le Rédempteur n’eut point d’autre objet que de reconstituer l’Église, par quoi il faut entendre le concept de la Création, dans son unité, en la fondant sur une seule pierre, laquelle, comme je l’ai montré dans Memoria, est le sang qui, en jaillissant du Lieu, devient espace-temps ; car sang et pierre ou sang et cosmos sont une seule et même chose, et telle est la raison qui nous fait rechercher la pierre sacrée en nous-mêmes. Le sang, avons-nous dit, est Verbe, fiat ; son mouvement universel et unique est un jaillissement dans l’instantanéité, et ce n’est que par la division à l’infini de l’unité, qu’il nous fut donné de le concevoir comme une circulation dans le temps. La source du sang est dans l’indivisible unité, seul alpha qui n’appelle point de bêta en vue d’une détermination. Le sang est donc, par la vertu de l’instantanéité, l’unité insondable elle-même ; toutefois, en tant que manifestation, il est déjà unité divisible, signe vivant du nombre deux, et, par là, géniteur de l’infinitude des points non-situés. Car si matière possède une réalité relative, ce ne peut être que celle du nombre, qui en est en quelque sorte le corps ; et ce nombre ici est deux. Issus de l’Unité, Lieu de miséricorde où nous jouissions du spectacle de l’instantanéité, nous voici déjà dans le monde triparti ; car le sang, mouvement premier et unique, uni au nombre deux comme l’ombre au corps, nous donne simultanément la matière, l’espace et le temps. Et dans ta pensée humaine, qui n’est que constatation et amour de ce mouvement, tu reconnais le nombre quatre. Oui, mon enfant, la pensée humaine n’est rien autre chose que l’impression du nombre quatre dans la constatation et l’amour de la trinité espace-temps-matière enclose dans l’unité du Mouvement. Mais ici encore, je me vois contraint de te renvoyer à la divine Épître. Parvenus au nombre quatre, nous retombons dans l’unité ; car ce quatrième terme est tout entier dans ton sang, qui est Manifestation ; et par cette voie nous est donné le pentagramme, mais dans sa forme ensemble la plus haute et la plus profonde : nous l’appellerons pentagramme universel, car il est le signe de la transmutation en sang du Pain et du Vin du grand monde, et comme le chemin de la descente du Père dans l’humain. Le nombre six sera donné par la réconciliation dans l’homme du sang et de la conscience, et figuré par le lever du Soleil de la Mémoire. Le jour septième, le plus admirable de tous, sera celui de l’accomplissement dans l’adoration. Sache, mon enfant, que ce qui vient de t’être révélé ici est le secret rapporté d’Égypte par Pythagore, mais revêtu pour la première fois de sa substance vive. Je ne m’occuperai pas des trois nombres restants, trinité céleste, grand arcane de l’espace-temps-matière donnés non plus par le mouvement, mais par l’immobilité ; ces objets, de même que l’Unité qui les renferme, étant inaccessibles à notre raison. Il n’appartient qu’à la toute-puissance de l’Oraison Dominicale et de la Salutation Angélique d’étendre jusqu’aux parterres du joyeux Jardin la domination de notre vue médiane. Au surplus, s’il me plaît ici d’associer aux nombres désuets mes jeunes vérités, d’enfermer mon vin nouveau dans de vieilles outres, de relier l’avenir, ce mot vide de sens, au passé, cet écho trompeur du cri de notre naissance, ne va pas en inférer, mon enfant, que je divague sous l’empire d’une antique superstition. Je n’ai aucun respect pour le Nombre. Si je lui reconnais quelque apparence de vertu, ce n’est précisément que dans le domaine religieux, et là encore, avec quelles restrictions ! Car pour ce qui est du nombre mathématique, fétiche de mes barbares contemporains, je l’ai depuis longtemps délogé de son lieu imaginaire. Certes, en lui donnant pour ombre la matière, je l’ai élevé, en ce qui concerne la substantialité, au-dessus de l’univers sensible. Cependant, où disparaît l’ombre, l’objet lui-même s’efface ; et l’objet a beau ici être le nombre, il n’en est pas plus apte à survivre à la matière. Car enfin, qu’est-ce que le nombre, sinon l’aune mentale avec quoi nous mesurons la figure, elle-même forme pure du lieu ? ou bien encore expression du rapport de figure à figure, ou de partie à partie, mais toujours selon l’ordre de situation. Storge l’omnisciente n’a-t-elle pas ramené la Pensée à une nécessité fondamentale et très simple de situer toutes choses ? Les sages d’Israël, ces fils de l’Égypte, n’ont-ils pas enfermé leurs quatre mondes dans les lettres d’un alphabet numéral, et le monde idéal dans un signe de ponctuation, le Yod ? Voilà pourquoi il t’est libre peut-être d’affirmer que 3 + 2 = 5, et que par conséquent 5 = 3 + 2. Mais que si tu t’aventurais jusqu’à définir cinq comme égal à cinq, métaphysiquement ton affirmation serait pure démence. A cause qu’en agissant ainsi tu tracerais dans un lieu absolu une figure qui ne tire son être que de sa relation à la figure prochaine : or, celle-ci emprunte également sa réalité à celle du lieu, que celui-ci soit terre, ciel ou cerveau ; et la réalité du lieu, ainsi que nous l’a fait voir Storge, est purement relative, étant tout entière située dans le rapport de A à B. Le nombre n’est que la mesure de la ligne de mouvement ou le signe du rapport entre deux lignes mobiles ; et c’est ce rapport qui renferme le total de notre réalité sensible. Le nombre n’est donc pas le repère invulnérable de l’infinitude des lignes de force. Il est cette infinitude même ; avec elle il cherche son immobilité, sa délivrance. Il l’accompagne, lié à son char aux milliards de roues, dans sa poursuite vertigineuse du Lieu. Bref, le nombre n’est même pas une expression stable de la relativité, il est cette relativité même, que dis-je, il est la démonstration de cette relativité. Le vrai nom du nombre mathématique pourrait être Mea Culpa. Car il se frappe la poitrine à la manière des pénitents : c’est moi qui suis le nombre, la splendide expression du Rien. Du Rien innombrable, universel, roi sans terre dont toute la puissance réside dans une épouvante insondable, illimitée. Il se frappe les côtes au sein d’un vain mirage d’éternité et d’infini, et les benêts des époques de matérialisme comptent les coups et exultent de multiplier les mondes et de se multiplier eux-mêmes dans une sécurité si belle et si commodément établie en son lieu. Peu importe qu’au nombre trois, choisi au hasard dans le phantasme de l’infinité, je donne pour vêtement, ou plutôt pour ombre, la matière cosmique, ou celle d’une fleur, ou celle encore de la terre ; ni les trois constellations, ni les trois gloxinia, ni les trois grains de sable ne rencontreront jamais, dans leur mouvement, d’autre lieu que le rapport de ce mouvement à un autre. Il n’est que logique, par conséquent, d’affirmer que ce n’est point dans la représentation d’un Copernic ou d’un Einstein, mais bien plutôt dans la vision d’un Ézéchiel que le nombre atteint la misérable somme de sa réalité. Car dans ce lieu de lumière, qui lui-même encore n’est situé que dans sa relation à l’insondable unité, la division première est du moins provoquée par le Mouvement initial, lequel est jaillissement du sang hors du lieu seul réel de l’instantanéité. Et le résultat de cette division nous donne un nombre dont les trois éléments : espace, temps, matière, enfermés dans l’unité Mouvement, sont la correspondance directe des nombres supérieurs, complément du septenaire cosmique, savoir, la Trinité céleste Espace, Temps, Substance, dont le contenant n’est plus l’unité du Mouvement, mais celle de l’immobilité dans l’instantanéité, que nous avons essayé de rendre sensible dans l’image d’une rotation à vitesse infinie. Il serait d’ailleurs superflu de souligner ce qui subsiste encore d’humain et de sensoriel dans cette conception d’une trinité Espace-Temps-Substance enclose dans l’unité immobile et indivisible. Ce n’est là, évidemment, qu’une misérable figure, quelque chose de fort semblable au fameux hyperespace tracé autour de la sphère de notre espace solide récemment enrichi par les mathématiques d’une quatrième dimension et défini, depuis 1916, dans l’Épître à Storge, comme métaphysiquement inséparable du temps et de la matière dans le Mouvement. En nous, l’intelligence de l’unité et de l’instantanéité dort son sommeil d’éclipse. Le sang, mouvement primordial, jaillissement dans l’instant universel, voyage dans les ténèbres, mais non pas dans le froid. La chaleur du Soleil de la Mémoire subsiste ; la lumière seule est absente. Encore la densité de cette nuit intérieure n’est-elle pas si impénétrable qu’un rayon furtif ne s’y puisse frayer un chemin jusqu’à l’œil médian ; car si tel était le cas, nous ne connaîtrions ni la pseudo-intuition du génie, ni l’illumination des mystiques, ni l’admirable sagesse des enfants, confidents primitifs des animaux, des plantes et des pierres. Et l’émission même de la semence, ce débile reflet du jaillissement initial dans l’instantanéité, s’accomplirait dans une insensibilité complète et au sein d’un décor cérébral plus infâme encore et plus barbare. Mais si le souvenir de l’unité est quasi éteint (ce que la Bible figure par le péché d’Adam, l’exil du paradis, la confusion des langues et les esclavages d’Égypte et de Babylone), celui du premier nombre divisible, représenté par le sang lui-même, a conservé presque intacte sa fraîcheur, et c’est par quoi devint possible le présent miracle de la substitution d’une vision directe et une du Mouvement au concept triparti espace-temps-matière. Il serait même permis d’avancer que l’oblitération, dans la conscience cosmique, du concept de l’unité originelle, oblitération inévitablement suivie d’un assujettissement de l’esprit à la première quantité divisible, matrice des nombres deux et trois, a suscité, en même temps que la représentation tripartie du Mouvement, la formation duplicative du langage, telle que nous la constatons chez le sauvage et chez l’enfant.

Que ne suis-je en possession, dans cet acte ingrat d’écrire, de l’idiome que j’entendis résonner dans mon logis au retour d’un saint pèlerinage, et qui sommeille dans ce sang mélancolique et épais où la seule oraison libère les fontaines de soleil ! Quelque misérable que soit cependant mon langage, accueille avec amour, ô mon fils, ô Affirmateur, les quelques rares vérités qu’il te transmet à travers les âges. Car je me suis ouvert à toi dans un grand saisissement, comme lorsque touché par l’amour à un âge déclinant, on se sent fondre tout à coup, tête et cœur, en irrésistible tendresse : et autour de vous, un vent des plus beaux jours passés court sur la jeune tristesse des fleurs. Et pouvais-je, dis-moi, te parler autrement que comme un père lui-même éternellement enfant dans la divine instantanéité du monde ? Reconnais le serviteur du Maître, ô toi qui depuis les jours d’Adam consumes ta vie à troubler les eaux de ta mémoire d’une sonde qui jamais n’en atteint le fond. Ta vue s’arrêtait à la fenêtre murée d’astres ; je t’ai touché le front entre les sourcils. Tu sais maintenant quel spectacle se déploie derrière la cloison éblouie de ta cécité. Ton corps était immobile et insensible : je t’ai rendu le Mouvement et te voici espace, temps, matière. Tu étais comme séparé du monde extérieur, ne le saisissant que dans le nombre : j’ai eu pitié de toi, mon enfant, j’ai agi envers toi selon la coutume des Maîtres ; j’ai substitué aux nombres des objets. Et maintenant, ô Héros par la pensée et la science, avec moi prends ton essor vers l’Unité, car je t’ai rendu les deux Oraisons — tes ailes.

IV
TURBA MAGNA