La spirale ENS, premier simple, premier mouvement, premier point naturel et génératrice de l’infinité des mouvants n’est donc, elle aussi, qu’une modification mentale, qu’un certain état d’amour purement intérieur de la Divinité, puisqu’elle ne rompt l’immobilité de l’Essence que pour retomber dans l’immobilité de la Manifestation. Qu’il me soit permis, pour plus de clarté, de comparer l’infini de la matière à l’immobile image que contemplerait avec amour, dans un miroir fidèle, la Beauté, ennemie du « mouvement qui déplace les lignes ».

Ainsi donc, le Mouvement, cette origine et cette fin de notre pensée ; le Mouvement, ce mystique compagnon de service qui nous a suivis à travers l’infinité des descriptibles mobiles ; le mouvement s’évanouit au seul nommer de l’Infini. Et quoi de plus naturel ? car comment imaginer le mouvement d’ensemble d’un total de matière qui, par définition, remplit déjà l’espace illimité, le réalise en quelque sorte, ou, mieux encore, s’incorpore à l’infini de l’étendue ? Et cependant, l’immobilité absolue de l’ensemble de ce corps unique et parfait, composé d’une infinité de particules en mouvement, est un martyre pour la pensée. C’est que la pensée est cet acte par lequel nous situons toutes choses en lieu sûr par la constatation et l’amour du mouvement, et que l’immobilité est non seulement une absence de mouvement, mais encore une négation de lieu.

Nous avons appelé la pensée constatation et amour du mouvement. A ce mot amour, l’ignorance et la grossièreté des époques qui nous séparent du moyen âge ont prêté plus d’une signifiance puérile ou irrévérencieuse, et les esprits même les moins faux de ce terrible temps, de ce temps d’expiation où nous avons l’infortune de vivre, semblent ne vouloir guère exprimer autre chose, en l’employant, que la passion, le plaisir ou la curiosité. Mais tel n’est pas le sens que j’attache, moi qui me pique d’écrire avec l’âme des mots, à ce mot auguste, enchanteur et effrayant. Il désigne toujours chez moi, l’éternel féminin-divin d’Alighieri et de Gœthe, la sentimentalité et la sexualité angéliques, la maternité virginale où se fondent, comme en un brûlant creuset, l’adramandonique de Swedenborg, l’hespérique de Hölderlin, l’élyséen de Schiller : l’accord humain parfait, formé par la sagesse attractive de l’époux et la gravitation amoureuse de l’épouse, la vraie situation spirituelle de l’un au regard de l’autre, arcane essentiel, si terrible et si beau qu’il me devint impossible du jour où je le pénétrai, d’en parler sans verser un torrent de larmes ; effrayante et sourde tendresse dont la hantise exaspère, de la première note à la dernière, et, peut-être, à l’insu de l’auteur, toute la musique, si peu comprise jusqu’à ce jour, de Richard Wagner. Au sens universel, enfin, l’intuition orphique qui nous enseigne à déverser la surabondance de notre mouvement dans le cœur fraternel de la pierre, à animer le corps le plus humble, à le poser en son lieu et son temps avec cette tendresse délicate et cette infaillibilité amoureuse qui nous permettent de situer en lieu sûr et temps propre le mot et le son dans le poème, le muscle et le pas dans la danse, le ton et l’accent dans la diction, la ligne maîtresse de mouvement et de vie en sculpture, la première vibration de couleur et la dernière en peinture, en architecture, enfin, la pierre et la solive, dans une harmonieuse et logique répartition de l’effort. Le rythme est l’expression terrestre la plus haute de ce que nous appelons pensée, c’est-à-dire de la constatation et de l’amour du Mouvement.

Voilà donc, arrêté en quelques traits rapides, le sens spirituel que j’attache dans mes écrits au mot essentiel, amour, verbe éternel et premier de tous les cris. Mais comment concilier le sublime amour d’un mouvement qui, sans cesse, fait courir en cercle, par les espaces descriptibles, la matière si harmonieuse et si belle, oui, comment accorder cet immense amour, cet art et cette science et cette foi universelle, avec l’inimaginable immobilité de l’infini de la matière pure ? Car il faut à notre amour une matière en mouvement et une matière qui se laisse étendre à l’infini, et la raison nous donne bien une matière qui se laisse étendre, mais animée seulement du rythme mental par lequel nous étendons. En dépit donc de sa réalité de descriptible identifié avec l’infini, la matière pure n’a, pour tout mouvement et conséquemment toute situation, que ce que lui peuvent prêter de l’un et de l’autre un pouvoir purement théorique de multiplication et de division sans fin, et une création éternellement insatisfaite de rythmes.

Là-bas, je ne sais où, l’immobile Illimité ; ni mouvement, ni lieu ; un je ne sais quoi qui est un total de tout ce qui est, de tout ce que je sais et de tout ce qui me reste à apprendre ; un contenant de tout lieu réel ou imaginable, et un contenant non-situé ; cela même vers quoi je vais, vers quoi se hâte tout le mouvement de l’infinité des descriptibles ; et qu’est-ce ? mais qu’est-ce donc enfin ? Un absolu d’immobilité qui passe ma raison et qui, toutefois, ne la passe pas tellement qu’elle n’en puisse reconnaître quelque attribut : et ce connaissable unique est précisément l’inimaginable immobilité. Ici — mais que désigne, ô Storge, ce mot ici ? — une débile raison insatisfaite et révoltée, et un immense amour : un amour que rien ne rassasie, que rien n’apaise ; un pieux amour de la matière illimitée en éternel mouvement, une folie universelle du Rythme.

Et gardons-nous, Storge, de perdre jamais de vue que ce qui nous occupe ici n’est ni le mystère spirituel des affinités, ni la vie mystique et sentimentale, ni l’inconnu au fond duquel tous nous devons, demain, tomber ; car nous nous entretenons seulement de la matière que nous sommes, de la matière qui nous environne et de la matière que nous serons durant de longues, longues années, dans le tombeau. La table à laquelle je m’accoude, l’encrier où je plonge cette plume, proposent à mon cerveau tout-mouvement l’insoluble problème. Fils de l’homme, je n’ai pas où reposer ma tête. Pas de lieu ; et certes, il m’importerait peu de savoir d’où je viens et où je vais ; mais je ne sais pas où je suis, et cependant je suis, moi qui aime ! car tout le reste est vanité, fumée, ombre ; mais vous, Storge, qui m’êtes mouvement et lieu, et moi, votre époux dans cet espace, dans cette matière qui est déjà l’infini et dans ce temps mesurable qui est déjà l’éternité, nous, nous sommes. Vous, Storge, et moi, nous sommes ; et c’est peut-être en moi de la démence ou de l’ivresse, mais au sein de cet univers indéfini, non-situé, je sais un lieu sûr, où la raison ne s’enlise pas, et ce lieu, c’est mon amour ; un seul mouvement aussi, et ce mouvement est l’inlassable et vide multiplication et division à l’infini, superposition d’espaces et de temps incessante, sœur spirituelle de la multiplication sans fin qu’est le poème éternellement insatisfait. Car jamais science ne déterminera la situation réelle de quelque corps que ce soit ; mais tout corps est situé en lieu sûr au regard de l’omniscience, et l’omniscience est amour. Toutefois, considérée de notre point de vue humain, cette détermination purement mystique de lieu passe et la raison et le sentiment, et ce serait démence que de vouloir rechercher des preuves à la réalité terrestre de notre vie hors de l’absolue identité de la matière qui nous revêt et nous environne et de celle où s’humilia, durant les années de l’Incarnation, le tout-puissant Amour.

Où rien n’est situé, il n’y a pas de passage d’un lieu à un autre, mais seulement d’un état — et d’un état d’amour — à un autre ; et voilà pourquoi l’amour se rit et de la vie et de la mort. Je n’aime ni les théories de l’astral des adeptes, ni celles des mondes spirituels de Swedenborg. Tous ces pauvres d’amour savent peut-être, obscurément, que rien n’est situé ; mais il leur faut un mouvement et un lieu à tout prix ; et, animant l’absent, ils situent dans le rien. Et ils ont beau dire que leurs mondes substantiels sont étrangers au temps et à l’espace, et que le lieu n’y est qu’apparence, ou, encore, que toute réalité y est création instantanée et correspondance d’un état spirituel ; on sent bien que, demeurant malgré tout soumis à la loi du mouvement, ils situent leur immatériel en un lieu déterminé par son opposition même à la matière. Tant il est malaisé de rompre, jusque dans les modes de penser les plus purs, avec l’habitude de situer A par rapport à B. La doctrine spiritualiste la plus hostile au matérialisme se garde bien, crainte de perdre pied, de dévêtir la matière de son mouvement et de la chasser par là de son lieu : car comment assigner une place à un monde spirituel, même hors de l’espace et du temps, si on ne le situe par opposition à l’idée d’une matière déjà assise ?

Mais, vous, Storge, vous savez maintenant que cette matière que nous avons reconnue infinie est un absolu de l’immobilité et qu’elle n’est située qu’au regard de l’omniscient Amour. Et vous savez aussi que notre pensée, notre vie dans l’espace descriptible, ô Storge, n’est qu’une constatation et un amour du mouvement, et que l’expression suprême de cet amour, en science, est la multiplication et la division de l’infini par l’infini, et, en art, le rythme sans cesse jaillissant et éternellement insatisfait. L’instant est donc venu de lever cette antinomie en vous dévoilant, terrestre tendresse, l’arcane suprême de l’universel Amour, tel qu’il me fut révélé, à moi votre époux, pendant que je méditais, la tête dans le sable, sur le rivage ensoleillé.

Où rien n’est situé, il n’est pas de passage d’un lieu à un autre, Storge, mais seulement d’un état — et d’un état d’amour — à un autre. Dans l’état actuel de notre tendresse, nous multiplions et divisons à l’infini, et nous nous abandonnons au torrent furieux du rythme, et rien ne nous satisfait. Mais nous mourrons, Storge, et nous entrerons dans cet état béni où multiplication, division et rythme sans cesse insatisfaits, trouvent le nombre suprême absolu, et la finale immuable, parfaite, de tout poème. C’est le second amour, Storge, c’est l’Elysium de Maître Gœthe, c’est l’Empyrée du grand Alighieri, c’est l’Adramandoni du bon Swedenborg, c’est l’Hespérie de l’infortuné Hölderlin. Il est déjà ici — mais que désigne, ô Storge, ce mot ici ? — oui, et répandu dans l’universelle matière, dans la matière infinie, donc privée de mouvement et de lieu. Heureux, l’esprit d’affirmation qui découvre, ici-même, cette réalité sûre et unique, cette île de Pathmos, terre de la béatitude, où l’accomplissement du mouvement mental est la correspondance de l’immobilité de la matière infinie ! Car un autre état d’amour, un troisième, me fut révélé, à moi, esprit infortuné d’orgueil, de révolte et de négation. Là, la multiplication et la division à l’infini s’efforcent en vain de remplir une noire et atroce éternité de terreur, et un rythme insatiable, sacrilège, infernal vous emporte comme fétu de paille, dans le tourbillonnement et le fracas du chaos de l’expiation. J’ai visité, mon cher enfant, l’une et l’autre contrée, et voici la relation fidèle de mon voyage.

Le quatorze Décembre mil neuf cent quatorze, vers onze heures du soir, au milieu d’un état parfait de veille, ma prière dite et mon verset quotidien de la Bible médité, je sentis tout à coup, sans ombre d’étonnement, un changement des plus inattendus s’effectuer par tout mon corps. Je constatai tout d’abord qu’un pouvoir jusqu’à ce jour-là inconnu, de m’élever librement à travers l’espace m’était accordé ; et l’instant d’après, je me trouvais près du sommet d’une puissante montagne enveloppée de brumes bleuâtres, d’une ténuité et d’une douceur indicibles. La peine de m’élever par mon mouvement propre me fut, de ce moment, épargnée ; car la montagne, arrachant à la terre ses racines, me porta rapidement vers des hauteurs inimaginables, vers des régions nébuleuses, muettes et sillonnées d’immenses éclairs. Toutefois, la singulière ascension ne fut que de courte durée. Bientôt, tout mouvement cessa et à une assez faible distance de mon front, j’aperçus une nuée lourde et très dense, qu’en dépit de sa couleur légèrement cuivrée, je comparai à la semence fraîchement versée de l’homme. Au-dessus du sommet du crâne, un peu vers l’arrière, apparut alors une lueur comme d’un flambeau reflété par une eau dormante ou un miroir ancien. Tous mes sens demeurèrent, durant la succession rapide de ces tableaux, aussi éveillés qu’ils le sont à ce moment où j’écris ; mais je ne ressentais ni crainte, ni curiosité, ni étonnement. Des régions que je savais situées bien loin derrière moi jaillit, l’instant d’après, une sorte d’ove gigantesque et rougeâtre qui, lancé avec une violence inouïe dans l’espace, eut tôt fait d’atteindre la ligne du front ; et là, changeant tout à coup de mouvement et de couleur, il s’arrondit, se rétrécit, devint lampe d’or, s’abaissa jusqu’à frôler mon visage, remonta, s’étendit à nouveau, reprit sa forme ovale de soleil angélique, s’alla placer à une faible hauteur au-dessus de mon front et me regarda longuement dans les yeux. Et sous cet astre séraphique, une plaine d’or vaporeux, d’or de Sheba, s’étendit, enchantement pour ma vue, jusqu’aux confins de ce pays d’amour. Alors une immobilité parfaite, une immobilité absolue frappa soleil et nuages, me procurant la sensation inexprimable d’un accomplissement suprême, d’un apaisement définitif, d’un arrêt complet de toute opération mentale, d’une réalisation surhumaine du dernier Rythme. La lettre H était ajoutée à mon nom ; je goûtais la paix, oui, Storge, Storge ! je goûtais, moi ! une sainte paix, il n’y avait plus dans ma tête trace d’inquiétude ni de douleur, j’étais prêtre, selon l’ordre de Melchisédec. Hélas ! la vision éternelle et très courte s’évanouit ; je me retrouvai dans mon insupportable logis ; mais des ailes puissantes, ou, plus exactement, des élytres invisibles mais que je devinais immenses m’éventaient avec un adorable bruissement, et des chuchotements pleins de fraternelle compassion et entrecoupés de sons de luth étranges, m’interrogeaient dans un langage inconnu. Au souvenir très vivant de ce changement d’état survenu en pleine vie physique et conscience mentale absolue, se mêle l’obscur sentiment que ma préparation morale ne répondait pas encore à l’importance du phénomène et que le beau soleil de Sheba n’était lui-même qu’un voile, un dernier voile, peut-être, que mon indignité n’osa point soulever.