Du premier au dernier mouvement de notre vie physique et mentale, Storge, toute chose de ce monde naturel où nous sommes pour quelques jours se laisse ramener à une nécessité unique de situer. Nous n’apportons, à la vérité, ni l’espace ni le temps dans la nature, mais bien le mouvement de notre corps et la connaissance, ou, plus exactement, la constatation et l’amour de ce mouvement, constatation et amour que nous appelons Pensée et qui sont l’origine de la science première et fondamentale de situer toutes choses, en commençant par nous-mêmes. L’espace et le temps semblent avoir été préparés de longue main pour nous recevoir ; cependant, toutes nos inquiétudes nous viennent du besoin de situer cet espace même et ce temps ; et l’opération mentale par laquelle, faute d’un autre lieu ou contenant imaginable, nous leur assignons une place en eux-mêmes, en les multipliant et divisant à l’infini, n’ôte rien de ces terribles angoisses, — de ces angoisses d’amour, Storge, — qui nous poursuivent jusqu’aux confins de la Vallée de l’Ombre de la Mort.

Le sentiment obscur qui accompagne notre première apparition épeurée dans la nature ne peut que ressembler à celui qui se saisit parfois si brutalement de nos réveils en sursaut après les torpeurs d’après-midi profondes et sans rêves, au fort de l’été. L’oubli du temps et du lieu nous jette alors dans une épouvante et une tristesse sans nom, et c’est moins dans l’engourdissement des organes que dans ce besoin, le premier et le plus tyrannique de tous, de tout situer dans un espace et dans un temps, qu’il faut rechercher les causes profondes de cette indéfinissable oppression.

On pourrait dire de la contrainte où nous sommes de situer toutes choses (et jusqu’à l’espace et au temps dans lesquels nous situons) qu’elle est la première dans l’ordre des manifestations mentales de notre vie. Il n’est, à coup sûr, ni pensée ni sentiment qui ne dérive de cette activité essentielle de l’être. Les premiers mouvements de notre esprit dans la reconnaissance du monde environnant lui sont aveuglément soumis. Plus tard, nous la retrouvons sous les mêmes traits de dominatrice dans la géométrie et les sciences naturelles ; son règne embrasse jusqu’aux abstractions extrêmes de la philosophie, de la religion, de la morale et de l’art ; le bien, le mal, l’amour, les conflits du vrai et du faux, la réceptivité de la Révélation, l’oubli, l’état d’innocence, l’inspiration, — toute notre progéniture spirituelle nous réclame son héritage de terres merveilleuses, et l’obtient ; et c’est encore la vieille nécessité de situer toutes choses qui étend son sceptre sur ces contrées délicieuses ou terribles : l’Est des Anciens, les Enfers, le Saana, l’Armaggedon, la Pathmos du Boanerge, le Lethé, l’Arcadie, le Parnasse — et d’autres, et une infinité d’autres encore.

Par la première pensée je constate mon mouvement et, ce faisant, situe déjà les choses dans le temps et l’espace ; et, par la seconde, je fais effort d’embrasser, donc de situer, l’espace et le temps même où j’ai posé toutes choses. Et alors je m’aperçois que mes deux notions extrêmes du monde naturel, celles de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, découlent directement de cette contrainte où je suis de situer en lieu sûr toutes choses. Car, comme on ne situe un objet que par rapport à un autre, mon ignorance irrémédiable d’une correspondance de l’espace et du temps m’ordonne de leur assigner une sorte de place en eux-mêmes, en les étendant l’un et l’autre à l’infini. Et ma répugnance à m’arrêter sur un indivisible provient de la même nécessité de situer à tout prix : car un dernier divisible a encore besoin de quelque place, et il n’en peut trouver que dans la divisibilité des moitiés que je supposais sans étendue.

Mon idée de la matière, fondement de toutes les idées naturelles, est donc indissolublement unie à l’apparence de situation qu’un pouvoir purement théorique de multiplication et de division à l’infini me permet d’assigner au temps et à l’espace. Otez cet amour du mouvement et cette folie du rythme de mon cerveau, et vous en ôterez du même coup l’idée de la matière. Car, si je cesse de multiplier et de diviser à l’infini, je perds toute notion du lieu où je m’étais placé, je ne situe et n’imagine plus le monde naturel en lui-même, comme je faisais en multipliant et divisant. Si bien que, le recul éternel des limites dans l’immense et le minime une fois ôté, tout est ôté, et jusqu’à l’idée de la matière.

Mais direz-vous, nous n’avons que faire ici de la matière ; la multiplication et la division à l’infini ne se rapportent qu’à l’espace et au temps. A coup sûr ; mais le temps, l’espace et la matière nous sont donnés non pas séparément, mais en un seul bloc dans la loi du mouvement. Nombre de penseurs ont fait effort, sans doute dans un faux esprit de simplification, de séparer l’image du contenu de celle du contenant, ou l’idée de la matière bornée de celle de l’étendue sans fin. Quelques-uns ont même poussé leur puérile témérité jusqu’à sectionner l’espace infini irréductible en deux parts, dont l’une renfermerait, selon eux, la matière cosmique et l’autre les seules « ténèbres extérieures ». Ils nous ont laissé l’espace illimité et nous ont rationné la matière, estimant sans doute l’infini de l’un plus aisément concevable que l’infini de l’autre. De grands esprits et de belles imaginations ont donné de toute volée dans le panneau. Je ne puis élucider ici les causes profondes de cette aberration. Elles sont spirituelles, et formeraient, dans cette lettre entièrement consacrée à la matière, une digression trop longue. Je constaterai seulement que l’espace vide des partisans d’un univers fini ne forme, avec sa particule d’espace comblé, qu’un seul illimité, puisque toute interruption, d’ailleurs inimaginable, dans l’étendue, serait elle-même espace conjonctif. Or l’infini, résultat extrême et éternellement fuyant de multiplications et de divisions théoriques, demeure stable dans toutes les opérations ; car, quel que soit le multiplicateur, le produit est infini, tout de même que le quotient, indépendamment du diviseur ; car un quotient déterminé, multiplié par le diviseur, ne restituerait pas un dividende infini. Ce qui revient à dire, d’une manière générale, que l’infini n’a pas de parties, ou, en accordant les termes avec ceux de la proposition Eurêka, que toute partie de l’infini est infinie en soi. Or, l’espace reconnu contenant se trouvant être particule de l’espace infini supposé vide, il est, en soi-même, infini ; et, ainsi, le monde de la matière est infini, ou, pour parler avec moins de présomption, notre représentation humaine d’un univers de matière est bien conception d’un univers de matière illimité.

Dans « l’Amour conjugal et ses chastes délices », « Dieu, la création et l’Homme », « La Vraie Religion Chrétienne » et « l’Apocalypse Révélée », le père de la science moderne, le conciliateur de la raison et de la foi se plaît à remémorer les terreurs où le jetaient, dans sa jeunesse, ses considérations sur la création de l’espace et du temps ; et, par là, il semble reconnaître que la création de l’espace et du temps précédait, dans sa représentation, celle de la matière. Mais l’idée de la matière ne découle pas de celle de l’espace et du temps. Tout est donné en bloc dans le Mouvement ; il y a simultanéité et identité absolues. Et, par toutes les fois que l’on fait de la matière universelle le sujet de sa méditation, il est prudent d’écarter autant que possible l’image troublante des espaces interstellaires. Ces étendues ne sont rien autre chose, par rapport à l’infinité des descriptibles matériels, ou même à l’immensité du ciel sidéral partiel offert à notre observation, que des interatomiques ; et, dès que nous les situons dans l’immesurable universel, elles deviennent pure apparence. Je sais, dans notre pauvre ciel astronomique, deux étoiles singulièrement brûlantes, deux confidentes fidèles, belles et pures, et que je croyais séparées de leur ami par des distances inimaginables. Or, l’autre soir, un grand papillon de nuit étant tombé de la lampe sur ma main, j’eus la tendre curiosité d’interroger ses yeux flamboyants…

L’illimité est l’ennemi des échappatoires. Il lui faut la sagesse de l’affirmation totale ou la folie de la négation absolue. Il m’est libre d’assigner des bornes à la matière aussi longtemps que je situe un objet seulement par rapport à un autre, dans un espace d’agencement ou d’orientation ; mais aussitôt que je suppose un total absolu de matière, ce n’est plus par opposition à un objet et dans un espace descriptible, mais bien dans l’immesurable, dans ce que j’appelle l’espace pur, que je lui assigne sa place ; et là, toute détermination s’évanouit. Posé mentalement dans cet espace pur, l’infinitésimal de matière comble l’infini de l’étendue.

Or la pensée, ou l’acte par lequel nous situons toutes choses, n’est, à son origine, qu’une connaissance, ou, comme nous l’avons définie plus haut, qu’une constatation et un amour du mouvement ; elle est donc indissolublement unie au mouvement de l’univers. La fixité même des corps que nous appelons inanimés n’est qu’apparente, associée qu’elle est étroitement au mouvement propre des objets et des mondes environnants ; car tout ce qui est corps est corps de la matière universelle, et cette matière est inséparable du mouvement de l’espace descriptible. Grâce à la simultanéité du mouvement et de la constatation, un sentiment obscur de l’universalité de ce mouvement devait déjà nous remplir dans les époques où, par rapport au cours du soleil, la terre était considérée comme un centre fixe ; et les découvertes de Copernic ne sont peut-être, comme toutes les autres découvertes humaines, que des confirmations mathématiques d’une immémoriale connaissance intuitive retardée par l’immuabilité de l’apparence ou étouffée par quelque scrupule religieux analogue à celui qui, dans la Chrétienté, tirait origine de l’interprétation littérale d’un passage purement spirituel des Écritures. Cette prescience du mouvement universel a, sans doute, favorisé pareillement les progrès de l’électro-dynamique contemporaine. Quand donc je situe, dans l’étendue descriptible, un objet A par rapport à un objet B, je détermine simplement la ligne d’un mouvement A par opposition à celle d’un mouvement B. Or, nous savons, à présent, que cette étendue descriptible, ou espace d’agencement et d’orientation, est l’infini même, puisque nous avons établi l’identité de l’espace pur et de la matière. Il nous reste donc à examiner les relations de cet infini de matière avec nos lois du mouvement, sans jamais perdre de vue que ce que nous venons d’arrêter pour l’espace s’applique avec la même exactitude à l’idée du temps ; car l’origine de la pensée est dans la constatation du mouvement, et celui-ci est non seulement uni au temps par un lien indissoluble, mais encore apparaît, à qui le considère avec amour, comme la matière même de la durée. Le mouvement pourrait aussi être défini point d’intersection des parallèles du temps et de l’espace dans l’illimité ; car la reconnaissance de la similitude de la matière et de l’étendue sans bornes contient déjà une identification de l’infini et de l’éternel.

Situer un corps dans l’étendue descriptible, c’est en évaluer et circonscrire le mouvement par rapport au mouvement de quelque autre corps. Or, nous avons identifié l’étendue offerte à notre expérience avec l’infini de la matière imposé à notre raison ; d’où il semblerait découler de la façon la plus naturelle du monde qu’une même loi du mouvement dût régir et l’illimité et le descriptible. Et tel est, effectivement, le cas, aussi longtemps que nous appliquons cette loi à la matière universelle considérée dans l’infinité des étendues analogues à celle où nous situons un corps par rapport à un autre et étroitement associées, du moins dans notre représentation, les unes avec les autres. Mais, aussitôt que nous abandonnons cette figure de l’infinité des espaces d’agencement pour l’idée d’un infini unique, et, par conséquent, non-situé par opposition à un autre, la loi perd son universalité et l’illimité se révèle à notre raison dans toute la terrifiante majesté de l’absolu repos. Ceci, au point où nous en sommes, est déjà à entendre dans les deux sens, celui de l’infinité des descriptibles considérés dans leur ensemble, aussi bien que celui de l’infini unique : car, quelque effort que nous fassions de situer un corps dans une étendue descriptible par rapport au mouvement d’une infinité de corps, ou un espace descriptible — un ciel sidéral — tout entier par opposition au mouvement d’une infinité d’autres, le premier et le second perdent aussitôt le mouvement sans jamais rencontrer le lieu. Et, pour ce qui est de l’infini de la matière considéré comme un tout absolu et unique, il ne peut en aucune façon être imaginé courant, se trouvant être tout ensemble contenant et contenu illimités. Bref, le mouvement et la situation de la matière sont purement relatifs : réels, au sens humain, tant que subsiste une relation entre corps ; irréels — et irréels au sens absolu — aussitôt que nous situons la matière dans l’infini.