« Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création, vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du nouveau-né ! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après le balbutiement enfantin des sages ; toi, l’idée éternelle où la chose introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre ; toi qui ne peux être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même ! O Évidence terrible ! ô Infini dévêtu de mystère ! quelle poésie, quelle musique, quelle peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre étonnement devant la splendeur d’être toi-même ! Viens ! Enlace-moi ! Allons vers les jardins qui sont sur les mers ! Allons vers les sources qui sont dans les forêts ! Foulons de notre pas humain le sable qui caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait toutes choses vieilles ! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les dieux de tous les temps et de toutes les races ! Et que je ne sois plus l’homme et que tu ne sois plus la femme ; car tu es l’amour en moi, et nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités ! Et allons réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour ! Toi dont les pieds sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de toute clarté ! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison écumante des mers ! Toi qui m’as fait connaître l’éternité ! Fils du Dieu vivant ! « Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme la lumière ! »

« Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte sur la vie ! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de l’aveuglement des eaux ! Espace, espace qui séparez les eaux ; mon joyeux ami, comme je vous aspire avec amour ! Me voici donc comme l’ortie en fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe ! Eh quoi, l’instant est-il vraiment l’éternité ? L’éternité est-elle vraiment l’instant ? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées ! Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme ! Quelle sagesse en vous ! Comme je vous aime ! Qu’il m’est doux d’être le battement le plus secret de la chair immortelle ! O éternité ! quel maître doux, quel frère amoureux tu as trouvé en moi ! Avec quelle libéralité je te multiplie de toute la hâte de mes instants humains ! Avec quelle sûreté je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas encore ! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche, la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre, la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la folie ! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants, laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la consolation ! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de prophéties ! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées ? Luxure secrète de l’être, battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage.

« Ah ! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle ! Comme tu chancelles au bord de l’éternité ! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau et fosse commune d’une race immonde ! Je t’aime de tout le désespoir des derniers instants ! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de pleurs d’adieu ! Ah ! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde mourant, vieille peau de bête malade ! O Amour ! ne lui fais point de mal ! Ne te venge pas trop bien ! Laisse-le mourir de sa mort ! Pardonne à ce monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous dans les os, et l’éponge, ah ! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien calculé ! Il manquait encore une goutte d’amertume ; une seule, une seule, afin que tout fût accompli !) Oublie, ô mon amant ! Ne le frappe pas ; laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents sont déjà brisées ! La pierre est dans le gosier : la vieille vipère ne trouve point d’issue. Et que t’importe ? N’es-tu pas moelleusement couché sur le trône du cœur ? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux ? Ne suis-je pas debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour ! Laisse-le pourrir doucement !

« Tu ris, ô mon amant ! Serpent, dis-tu ? Ah ! tu n’es que soleil et que rires ! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé ! Puissant, puissant ! Et surprenant, et délectable ! Et profond ! Ah ! profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu es le principe et l’essence ! Plus profond que tous les anciens désirs de Dieu ! Profond, profond, profond ! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence de toutes choses ! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce à soupeser dans la main ; toi qui es répandu dans toute la matière considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente ; toi qui pénètres toute la nature radieuse ; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil ; ô Consolateur, vers qui nous levons nos yeux aveugles ! Je t’ai entendu chanter, la nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés ! J’ai vu ton ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine ! Je t’ai senti frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon cœur ! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales ! Quel enseignement me vient de vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir ! Neiges des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle ferveur un seul et même principe vous pénètre ! O Dieu dans ma chair ! O Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde ! Comme le bien-aimé est beau !

« Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es humble et proche, Amour ! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment ! Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es en moi ! Ah ! doux mot qui jamais n’a été prononcé ! Ah ! certitude éclatante de simplicité ! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses, comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur ! Hé ! vraiment, n’était-ce que cela ? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de séparations ! Cela et seulement cela ? La subtile, la profonde, l’insupportable certitude de l’Amour ? O la plus ingénue des révélations ! Mais quel demain ! Quelle vengeance ! Quelle atroce vengeance ! Quel écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge ! Quelle lèpre sur les hommes et sur les cieux ! Puis quelle beauté, quel calme, quel horizon d’amour à jamais dévoilé !

« O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche ! Homme nouveau ! Comme le bruit de ton pas se multiplie ! Écroulez-vous, bornes sans amour des horizons ! Apparaissez, lointains véritables ! Un : révélation. Deux : attente. Trois : approche. Quatre : affreux tourbillonnement. Cinq : pierre de la Vérité qui brise les dents. Six : délivrance. Sept : extase, extase ! Éternité d’extase !

« Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de folie, je me précipitais à la rue ; je pressais sur mon cœur hommes, femmes et enfants ; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que je savais être un effet de la plus sage tendresse. « Ils ont toujours des pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus. » Je baisais avidement les pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et odorante des canaux ; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes ; l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme participe encore à quelque degré de l’ange.

« Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux ; cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains ? Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où quelque chance subsiste de le découvrir ? Ne m’a-t-il pas appris, enfin, à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde sentimental des rêves ? Ah ! chevalier, c’est cette dernière influence singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes autres ! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds ; que sont ces doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide dans le songe ? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les traits de l’universel amour ! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être ; car toute chose hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour.

« Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en tant qu’attribut de l’amour ; et il est de sa nature, tout ainsi que de celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du mystique, est tout affirmation ; en saurait-il être autrement de la manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être pas ? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur, c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non recevoir sa vie ; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel n’est point le rêve d’un fiévreux ; les chemins qui y mènent sont de sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à en pleurer ; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie préparatoire dans le temps.

« Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit ; et, sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais insensible une heure ou deux ; après quoi je me réveillais aussi brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces sommes bizarres : je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche, le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied, décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce tête-à-tête ; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené ; encore moins avais-je mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité : « Mon cher marquis de Lamorthe ». Tout en me promenant à travers d’interminables enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes d’auberges ou de camps ; mais je ne me laissais distraire de ma sombre rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente ; le temps est si profond, si lourd, si hostile dans le rêve ! A la fin nous nous arrêtâmes devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt devinai immense ; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de voix ; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une lumière sans vie ; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau… Mon angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc : « Puissances du ciel ! Voilà qui est étrange ! » Alors le marquis me sourit doucement, cligna de l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant l’affreuse muraille : « Le marquis : Eh ! eh ! à coup sûr, singulière chose que la vie. Ah ! les philosophes ! Ah ! ah ! Cultivons notre jardin ! Et voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement… le seul, par ma foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de tout. Le même ciel, le même soleil ; le même amour aussi, le même amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien délicieuse ? — Moi : Certes, mais ce mur… — Le marquis : Ah ! ce mur. Ah ! ah ! Oui, ce mur. Cependant… Au diable le mur ! Car que m’importe ? J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste. — Moi : Mais la vue, ce me semble, serait plus attrayante… Ne pourriez-vous pas le faire abattre ? — Le marquis : Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en conviens ; et s’il ne tenait qu’à moi… Mais ceci n’est point ma propriété. — Moi : Se peut-il vraiment ? Mais alors, qui donc est l’heureux… — Le marquis : La ville voisine, Vercelli. Et toute la province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très encombré… — Moi : J’entends ; le dimanche sans doute ? La canaille du voisinage ? — Le marquis : Oui, mais bon nombre de personnes de qualité aussi. Grâce à cette… à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette gourgandine célèbre… — Moi : Bah ! Une créature ? Et qui donc ? — Le marquis : Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon ! Ah, ah, ah ! Des centaines ! Que dis-je ! Des milliers… — Moi : Mais c’est donc Cythère, ici ? Ah ! mon cher marquis, je vous soupçonne de… — Le marquis : Oui ; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de galants ! Et dans un appareil ! De vrais babouins, mon cher comte-duc. Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des couronnes, des flambeaux… Il en vient de tous les coins du monde. Gens d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle ! Ah, ah, ah ! Singulier mélange d’obscène et de macabre ! Luxure et putréfaction. Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière ! Avec une Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la pourriture ! En vérité, la dissolution des mœurs… » Ce cher marquis n’eut pas le temps d’achever. Un cri — et ce fut le réveil. Horrible, horrible réveil ! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.