« Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma vue intérieure ; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud et du Nord ; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou bruyantes ; foules de tous pays et de toutes races ; hospitalités de palais et de chaumières ; débarcadères, relais de postes, haltes près des fleuves et rêveries d’auberges… Ah ! mélancolie et lassitude des arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs ! Et cette accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute éternité…

« Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si près de moi ! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux tel du baume tranquille… Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers ; à mon lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant, d’adolescent et de grison : Clarice-Annalena Mérone l’aventurière ! Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas !

« L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les miroirs un goût des plus vifs ; ce dont je la reprenais souvent d’un air docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me donner quelque jalousie ; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise ; elle prononçait alors les mots à la façon des enfants ; quand elle disait : Barbare ! j’entendais « Balle-Balle » ; méchant ! je répétais : « méçant » ; bourreau ! je criais : « boulot, boulot ! » et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise dans un bois par un vieillard impudique ; et c’étaient des opérations délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux, enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une ceinture dont la boucle complétait son corps ; et Ænobarbe-Pinamonte faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi ! Il n’en menait pas large, par ma foi ! le fouet était toujours sous la main de la mégère. — « Deux pigeons s’aimaient d’amour… » — « Eh quoi, monsieur, est-ce là tout ce que vous avez su retenir ? D’amour…, allons, qu’attendez-vous, méchant garnement ? » — « D’amour…, madame ; d’amour ten… tendre… » La petite main armée du gros fouet se levait ; en même temps une culotte se baissait ; et voilà ce grand escogriffe de Brettinoro à genoux devant sa mie. « Ah ! le petit libertin ! « Que vois-je ? Que veut dire ceci ? Mais c’est un petit homme ! que dis-je, un petit mauvais sujet accompli ! Quel polisson vous apprend toutes ces belles choses, monsieur le vilain ? Je le veux savoir sur-le-champ ; sinon j’en touche un mot à Monseigneur… — Allons, ne pleurez pas, c’est bien ; levez-vous et approchez, que je vous embrasse… » Et ma douce mie me baisait tendrement… « D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et mélancolique ; de l’amour le plus rare, ma mie adorée ! Venez, venez, que je vous rende la pareille ! » Ah ! chevalier, que les heures coulaient douces au palazzo Mérone !

« Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le cercle enchanté interdit à mes contemporains ; je l’habillai en héroïne de roman poudreux ; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit sans cesse occupé de ma Mérone ; ma vie se nourrissait de la chère vie de l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je chuchotais : « Clarice », comme on murmure : « Reine des anges » ; et je disais : « Annalena », comme on soupire : « priez pour nous ». Mes poumons reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé ; les objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée, et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer dans l’essence de mon être ; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais, en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques ; Annalena était l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées. L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère m’était plus fidèle que mon ombre ; car l’ombre du corps s’unit aux ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du rêve.

« Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient, m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena, je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres. La Sulmerre était loin de ma pensée ; mon rêve m’avait reporté dans le temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien. L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit ; toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur. J’écoute… Pas un souffle… Je crie : « Annalena ! Annalena ! Mon cher amour ! » Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le briquet ; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée ; et voici Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près de moi, tout près et cependant si loin, si loin ! Égarée au pays du songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue, presque morte… Terrible, terrible est le visage du sommeil ! Si près de moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère ! — Te voilà donc, toi ! O toi ! O toi toute ! O toi près de moi, de moi si seul ! Pauvre de toi, pauvre de nous ! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet, ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs… Sur la muraille, l’ombre démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise… Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Elle ne vivait pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans le sien. Quel abîme nous sépare ! Que faisons-nous ici ? J’étends un mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé ; son corps n’a pas de nom ; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie ! Quelle éternité ! Quelle odeur de charnier ! Elle a longtemps vécu sans rien connaître de moi, hélas ! rien, pas même le nom. Et elle dormait seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude ! Et moi je courais la prétentaine au loin, au loin ! Quel froid, quelle ombre sur la mer, quel inconnu, quel silence partout ! Oui, le clair de la lune sur la Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux… Et le clair de la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor ! — Demain approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute d’une feuille, l’éclair d’une larme. — Je crie à tue-tête : « Horreur ! Horreur ! — Ciel ! quel rire ! Comme elle rit, cette friponne d’Annalena ! » — « Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très cher ; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi ? Que faites-vous là ? Pourquoi ne dormez-vous pas ? Soufflez donc la chandelle, de grâce. Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne nuit. » — La paix rentre dans mon âme. Je souffle… une mouche se brûle l’aile… Je souffle : la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité, quelle douceur ! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel ordre, ô mon esprit bizarre ? Dans l’ordre des choses, apparemment. Ah !… Bah !… Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous la lune… Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte, mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort, — tel un âne de mai ivre de jeune foin.

« Peu de temps après notre première rencontre au palais di B…, je dus me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein rêve ; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite ; déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé ; et voici une petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le nez, écarquille les yeux : « C’est la maison du Passé, c’est la maison du Passé », chantonne ce diabletot de clavecin. « Regarde bien, ami Pinamonte ; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût ? Tin, tin, tin ; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin ; elle arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins ; tous les matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps, dans le pauvre vieux temps lointain. » — Une fenêtre s’ouvre, une affreuse tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle : « C’est par ici, là, la petite porte à votre gauche ; entrez, entrez donc, de grâce… Il y a trois marches… Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas vrai ? Le maître de danse ? Venez, venez ; voilà une bonne couple d’heures que M. de Tassistro vous attend. » Au lieu de répondre, je reste planté là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx ! Quelle excuse donner, par le Diavolo ! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre pour un voleur, pour un assassin ? — Je balbutie l’enfer sait quoi : « Vieille maison, ma bonne ; amour du passé, curiosité… étranger de passage à Milan, légère ivresse, chagrins… » Puis, je prends mon essor, et d’un bond me voilà au milieu de la rue.

« Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette. Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah ! voici un baguier. Je le prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement à mon dernier voyage ; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe. Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la fenêtre : « 1708. P. Tassistro. » Je me signe, je jure, j’appelle Clarice, je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse, un impénétrable secret dans le sein de toute passion ; un rêve que l’on oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on craint de dire.

« J’ai aimé profondément ; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui prend le nom de l’Éternel en vain ! Rien n’est étranger à notre misérable entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin ; car nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité. Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce qui nous doit survivre ; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que de ce que nous serons après l’avoir quitté ; et le fait de pouvoir, au séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent ; l’amour demeure et survit ; et telle est la puissance de ses formes terrestres de manifestation : art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une foule turbulente d’étrangers ; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui, gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment !

« Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée. La douce venait de trop loin ; elle était mon cher fantôme sentimental des jardins sauvages de Brettinoro ; elle était le sens caché de ma vie, la forme de mon existence hors du temps ; des paroles que je lui adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent ; et l’amoureuse simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis primitif ! me disais-je en moi-même ; que veut dire ceci, que signifie cela ? Suis-je donc un habitant du Saana ? Comme la nature chante dans ma voix ! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes d’oiseaux étranges, disparus ; quelles prières enfantines au soleil, à la lune, au silence, au vent ! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant toutes choses ! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le cantique sans commencement ni fin ! Et je répétais : « Ma chère vie, mon grand ange palpitant, mon aimée profonde ! Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche ! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent ! Pourquoi es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et comme l’écho dans la forêt qui menace ? » Je disais ces pauvres et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde…

« Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en paraissait amoindri ; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau. « Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit », m’écriais-je ; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière ! Le vent plaintif s’est levé ; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel ! Eh ! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire, cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse ! Je ne le comprends guère et j’en conviens ; la plus pauvre chose passe mon entendement ; un grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de la mouette ; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi cette aimante éternité livrée à mon amour ? N’est-ce pas se rapprocher des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre entendement ? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens ; et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis « n’être pas ». Tendres, tendres choses ! Tendres et profondes ! Comme vous avez besoin de ma pitié pour vivre ! Comme votre infinité vous ferait peur si l’idée de l’infini n’était pas mon amour même ! Quelle harmonie règne entre nous ! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi ? Que de douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et irraisonnée ! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour comprendre mon immense cœur en mouvement ! Amour, commencement et fin, Amour et amour. Vous voici, criais-je follement ; vous voici enfin, ô Amour ! Que votre présence est douce ! et que votre ombre au long de mon ombre est terrible ! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un pauvre Dieu personnel ; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de l’homme ; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et douleur ! Oui, douleur ; ah ! certes oui, douleur ; car vous vous êtes dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de votre divinité ; vous étiez inimaginable ; votre nom était Infini ; la date de votre venue était Futur.