« Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me soulevait telle une machine volante ; et c’eût été, à coup sûr, chose fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis terrestre ; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire… Hélas ! pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve ? O mon rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous ? Où est la lampe, où est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la Mérone elle-même ? J’entre et je ne perçois que ténèbres ; je m’avance, j’écoute… rien ne branle… je n’entends que la respiration paisible et régulière de la dormeuse. Hélas ! bourreau de rêve ! chienne de réalité ! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre ; la Sulmerre ne m’aime pas. Maudite imagination ! Tu me la baillais belle avec tes vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité ! « Eh quoi ? serait-ce vous, monsieur le somnambule ! C’est chose fort salutaire que de prendre le frais avant son coucher… Allons, venez, venez tout contre moi… j’ai hâte de chanter l’introït ; et dans une heure ou deux nous entonnerons les matines. » — Sombre et silencieux comme un mort, je quitte mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi ? Ne m’aime-t-elle pas à sa manière ? Que me faut-il donc encore ? N’est-ce point là la destinée de tous les humains ? « Bonjour, monseigneur mignon ! Le beau soleil, la charmante journée ! Ah ! que j’y pense ! N’avez-vous pas convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt ? » — Telle est la vie, monsieur le chevalier ; telles sont nos amours, et c’est ainsi que va le monde.

« Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps, la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes les formes de ce que l’on appelle sottement « possession » ; nulle d’entre elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation, les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination ; je m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la grimais en vieille salope sinistre et poivrée ; je traînais mon amour au lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me faisaient frémir de rage, de honte et de volupté : je me faisais initier aux affreux mystères de ses amours anciennes ; et, non content d’être jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues ; et quand mon art immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair. Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux.

« Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître oiseuse, — diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous pays, — un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était un jeune Danois de la première qualité…

« Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore quelque amour pour son souvenir ; cependant le nom autrefois chéri du scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant de noblesse et de douceur du jeune homme ; tels traits de son esprit et de son caractère ; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone ; la tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli ; toutes ces étranges particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres rivaux.

« Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le caractère de la Mérone ! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte ; je feignis de ne m’étonner que de sa pénétration ; en réalité, la faiblesse de mon cœur me surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh ! oui, ce que j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé ! Je lui savais gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui, dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort ? La tendresse est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé ; l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer : « Que peut bien faire notre frère Benjamin ? Est-il toujours à Formose ? A-t-il repris intérêt à l’existence ? L’infortuné ! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un qui le sût consoler ! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse ! » La Sulmerre feignait de partager mon attendrissement ; mais je pense qu’elle s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier ; elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé ; sa chair, son cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux hommes aimants et aux bêtes lui est fermé.

Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour, l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de langage et les façons honnêtes de son sentimental patito ; m’arrivait-il de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le temps que dura leur commerce. « Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense ? Mortel insensible ! Cœur corrompu ! Que vous avez donc bien pris à tâche de venger mon infortuné Benjamin ! O mon cher innocent, mon tendre mandarin ! Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit ! » La coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère enfantine et rusée de ma Manto était charmante ! Que sa tristesse, vraie ou feinte, était gracieuse ! A solliciter son pardon, à calmer sa douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots tendres ainsi qu’on fait aux petites filles ; je buvais ses larmes, je la tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit précoce, et je me disais en moi-même : « Roquentin imbécile ! fabricateur d’illusions ! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton avilissement ! »

« Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez, sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort longue ; mais qu’y faire, chevalier ? La faute est commise. Ne suis-je pas l’homme des digressions ? Et puis, qu’importe ? Toutefois, avant que de revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux et amis : Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot ; je lui donnai le nom de mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres particularités ; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque de mes amours se réduit à presque rien ; et dans toute la suite de mon histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur.

« La vie est sainte et l’homme est mauvais ; et la vie se venge de l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant caressée jadis par mon esprit d’enfant ; et, loin de s’atténuer avec le temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de Brettinoro ; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami et la forêt fraternelle ; dans sa voix, les ris et les chansons des compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse. Hélas, Annalena ! Hélas ! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage ! — Il n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence ; mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage ; car, sitôt que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence ; et comme il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales consolatrices.

« Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral et galant ; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde. Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses bouderies étaient enfantines et attendrissantes ; elle montrait de la grâce ingénue jusque dans ses péchés ; car elle était perverse à la manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena ! Rire clair, rustique, primitif, fraternel ; rire d’enfant qui me semblait tout frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte nocturne au milieu d’une forêt étrange ; et tout assourdi de ramages de mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux ; et tout frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique château de Brettinoro ; et tout somnolent des chansons du vent dans les cheminées désolées ; et tout ému encore du son des noëls de jadis…

« Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré l’Amour ; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage… Trente années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et nostalgique… Trente années de sécheresse d’âme, de folie d’imagination, d’impuissance de cœur ! J’avais seize ans, je lisais le Don Quichotte de la Manche sous le saule pleureur du parc ancestral, et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années… Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde, gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse ; admiré, flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du cimetière.