« A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront tes louanges.

« Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton nom.

« Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse ; ma bouche te chantera avec des lèvres ravies.

« Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour mes veilles.

« A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes ailes.

« Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties basses du sol.

« Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se réjouira en Dieu ; car quiconque jure par lui sera glorifié ! Mais la gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe. »

« Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course fantasque par les ruelles endormies. Eh ! palsambleu, oui, mon cœur avait raison : j’étais ridicule… Mon ombre maigre et désolée courait sur les canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté. Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce vieillesse ! J’étais vieux ; mais — par le Styx ! — que m’importaient l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir ? J’aimais ; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais ; j’adorais le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard, une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face ; d’avoir été caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste. Je considérais mon corps — ce pauvre corps décharné de galantin sur le retour — et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux pieds de son idole ; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.

« Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur ; ma solitude m’avait quitté si brusquement ! Maintenant j’avais où reposer ma vieille tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre… Un oreiller de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la vieille maison de la riva dell’ Olio : le sein de la Mérone, le giron de la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli. — Quel geste fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve ? M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de somnambule ? Me boudera-t-elle ? Ah, si seulement elle daignait soupçonner un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux ! Quelle serait ma joie, quel serait mon triomphe ! J’étudiais les contours extravagants de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais de diverses façons ; et c’étaient des airs de prince Charmant, et c’étaient des minauderies sataniques… Oui, c’est cela ; voilà : c’est d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée. J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants. Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit cri de surprise : « D’où diantre revenez-vous à pareille heure ? » Je balbutie n’importe quoi en toussotant ; j’affecte de fuir son regard. Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute prête : « Trêve de simagrées, ma toute belle ; eh quoi ! oseriez-vous me soupçonner… » Je n’achève pas. « Ah ! le fourbe, l’ingrat ! Dans quel état se présente-t-il à ma vue ! Cruel amant ! Votre silence est un aveu, un aveu de trahison ! Ah ! n’approchez pas, barbare ! N’approchez pas ! Puissances du ciel ! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments ? » — Je n’y tiens plus, chevalier de mon cœur ; je cours me jeter aux pieds de ma toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes ; je presse follement la bien-aimée contre mon cœur ; je lui découvre ma galante ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors doucement dans mes bras… Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve ; chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau ; un grillon de temps en temps pousse un petit cri plaintif ; un meuble craque… La tête de la Mérone s’endort sur mon cœur ; le sommeil me gagne à mon tour ; je m’endors dans les bras de la félicité.

« Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de l’univers ; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses ; mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au milieu de la divine harmonie des sphères ; la circulation de mon sang amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La passion m’initiait aux mystères de l’être ; je m’aimais de l’amour dont le divin brûle pour le divin.