« Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de Shylock et de Yessica ; et, ô surprise ! le grand génie barbare qui m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance ! Je relus le Songe d’une nuit d’été, le Roi Lear. Puis je m’en retournai au plus tendre, au plus étrange, au plus blessé ; je relus Julie, les Confessions. Eh quoi ! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau ! n’ont-ils donc jamais tenu un caillou dans leurs mains ? En vérité ! Comment donc s’y sont-ils pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux principe de leur Immortelle ? Pourquoi, étant si simples et si forts, n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment, établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier, dans leur amour humain ? Je mis la première partie des Confessions entre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois resserra les liens de notre amitié.
« Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées : « Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie ! A genoux, Clarice ! Car le voici, Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de l’Amour ! L’Amour unique en face de soi-même ! A genoux, à genoux ! Car il est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils ! »
« Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais mon cœur ? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes ? Je ne suis pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas ! non ; la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère ; mais je disais au vent : « Doux frère de Clarice » ; et je disais à la pluie : « Tendre sœur d’Annalena ! » Les choses les plus étrangères à la jeunesse, à la beauté ; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance. Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée ? le parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de jadis, à une Clarice des temps défunts.
« Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers : Les Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans, religieux pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je rougis de mon indignité ; mais je pris garde que l’amour de la créature m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde : « Eh ! quoi, chère tête ! ces frimas ne finiront-ils donc jamais ? Pourquoi ne voulez-vous pas faire le printemps ? » ; ou bien : « Je suis las de dormir, ma toute tendre ; daignez dire de grâce : « Que la lumière soit ! » ; ou bien encore : « J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître sur-le-champ ! » — Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats ; je finissais moi-même par sourire ; néanmoins, mon âme demeurait grave ; l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour ; car mon Annalena m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié ; oui, son amour m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie et la volupté. « Que la pitié soit ma sagesse unique ; que mon amour parfait de la création soit mon amour de Dieu ! » Tout mon corps était envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié.
« Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement ; car, pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes accès de commisération fébrile et irréfléchie ; et, tout en m’abandonnant à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation. Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment corrompt notre souci de la justice ; car, entre nous soit dit, rien ne ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au père du mensonge ; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de justice de la plupart d’entre nous ; car, non contents de passer en férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait ; nous nous vengeons aussi du bien que nous faisons ; et voilà pourquoi notre vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli des fautes, pitié ! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle de l’homme ! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas ! jusques à quand nous faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même ? Quand donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté ?
« Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion ; cependant l’amour de l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se savait parfois donner dans une condition si particulière ; aucune de ces qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le commencement ; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme ; l’aveugle abandon au sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux qu’alors que nous entendons mal ; à cause que l’impossibilité d’acquérir une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs.
« Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent ; car le plaisir de disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant paysage de soir de mai ; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus beaux que le sommeil des eaux de l’été ; je m’enivrais des parfums somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure ; j’étanchais ma soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche ; je humais le vin doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. « Te voici près de moi, te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous la vague ; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre, comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour, comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un ténébreux abîme. O femme ! qui donc es-tu comme créature ? O Clarice, qui donc es-tu comme amante ? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe ; je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu ? Qui es-tu ? Où vas-tu ? Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan lumineux de l’Amour ! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un étranger à ce que l’on aime ! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le sens supraterrestre de leur amour ; moi je me plais à ne rien connaître du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni le passé, ni le futur ! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable ! L’amour t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour ; tel fut, tel sera aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même ; chercherai-je à pénétrer ton secret ? Restons comme nous sommes ; tout va le mieux du monde ; enivrons-nous du mystère des instants ! Qu’il nous suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes choses ; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière ; car quiconque paraît briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié ! » Telle était ma prière du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’un amen innocemment moqueur ; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux.
« Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur ; car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son âme fut aimante. « Vos printemps sont déjà légion, monsieur de Pinamonte. » — « Paix, paix, ô mon cœur cruel ! » — « Vous êtes vieux, monsieur de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur. » Eh oui, par la fourche et la queue du Diavolo ! J’étais vieux, je le savais ; quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles ? — « Ah ! ah ! Accoudez-vous au garde-fou du ponte Ca’ di Dio ; regardez au plus loin de la nuit ! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent… C’est cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche ; cela vous va à ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque… Ah ! le petit maître, le galantin, le volage ! A d’autres ! Écoutez-moi, je vous connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde ! Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande ? Et peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne ? » Je rougissais, je pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à mon scélérat de regret ; et, tout honteux, je finissais par approuver le vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé m’apparaissait vide, glacé, misérable ! Le ciel était pur, Venise dormait ; une grande tendresse palpitait dans le vent. « Tu n’as pas aimé, tu n’as pas su t’aimer ! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse, ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance ! Tu le connais maintenant ! » Eh oui, je le connaissais ! Un être nouveau criait d’amour au plus ténébreux de mon être ; j’étais plein de joie et ma joie était une douleur ; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit, dans les œuvres des poètes ; seules, les écritures savaient lui prêter une voix, et je chantais avec David :
« O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a soif de toi ; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse et de soif, du fond d’une contrée sans eau.
« Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus dans le sanctuaire.