Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante ; la fuite des instants me faisait frémir ; je cherchais des fils argentés dans la douce chevelure embaumée de jeunesse ; et quand ma friponne se riait de ma folie, je soupirais sottement : « Infortunée ! Infortunée Annalena ! Encore une heure, et ce sera la vieillesse ! Encore un jour, et ce sera la mort ! La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort ! »
« A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des énergies ; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance… Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le corps inepte aux amours ! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse ! Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en débauches les trésors de la passion !
« Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence, avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil. J’allumais la chandelle, je courais au miroir ; l’image qu’y rencontrait ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel ! ces yeux sans éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et grimaçant de vieillard ! Se peut-il que ce soit là la forme sensible d’une âme sanctifiée par le profond amour ? O terreur ! O désespoir ! J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité qui y faisait trembler ma laideur : obscure ou claire, la vérité qui sortait de ce puits me faisait frémir ! Plein de haine et de tristesse, j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de répugnance. « Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme passionnée qui purifie ce qu’elle aime ; mais que ce nez est long entre ces joues de vieux fruit cueilli par le vent ! Et rien n’est plus grand qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu ; heureuse, trois fois heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite ! »
« Tournais-je le dos au mirage impertinent ? l’affreux fantôme me faisait la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux ? du fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant Annalena ; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille beaucoup plus distraite ; et je résolus de modeler, en pareille occasion, mon attitude sur la leur.
« Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui : « Ah ! ma pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche ! Blanche de toute la blancheur de l’insipidité ! Comment diable ai-je pu trouver en vous mes délices, il y a un moment ? De grâce, fermez ces jambes de bambine énervée ; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait lever le cœur. Montrez-moi plutôt… hé non ! ne me montrez rien, pas même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit engin singulier, petite machine odorante et compliquée… J’aurais peine à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue ? Ah ! mourez plutôt, et que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède blanc-manger d’amour ! »
« La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette battue à quelque fleur fanée du tapis ; enfin, cachant son visage dans ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement. « Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus naturel ? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux vapeurs nauséeuses de langes ! » J’attrapais mon chapeau, je donnais un coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue ? Annalena, monsieur le chevalier ! La belle de Mérone, la douce de Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison ! Ah ! par le Diavolo ! Par tous les Diavolo entassés dans l’enfer d’une âme humaine ! Tout est oublié ! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante, j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée ! O amoureuse ! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort ! que je me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de philosophe ! Viens, amour ! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard des vagues rassemble ! — Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et masquée. Et que nul, — pas même Giovanni, — ne te surprenne en ta fuite de gazelle.
« Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la façon la plus clandestine du monde… Me voici seul, ivre de bonheur retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure du calle Barozzi. — Et dites-moi, chevalier : à quoi donc me voyez-vous occupé maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son palais ciselé de Belle au Bois dormant ? — Vous me voyez occupé à faire tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique ; à me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs ; ma perruque vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon ; ma poitrine, sous mon poing furibond, résonne comme une forge ; je suis ici et je suis là ; je saute en gerboise et je retombe en crapaud ; je cours, je sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé ; je ris et je peste ; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage. Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena a tremblé, Annalena aime ! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de son palais à ma ruine — en chaise, il est vrai — mais n’est-ce pas un quart de lieue quand même ? Un quart de lieue ! Songez donc, chevalier ! Quelle bonté ! Quel sacrifice ! En vérité ! Et me voici enfin sur le ponte San Maurizio, mon vieil ami ; et je parle de mon bonheur à l’antique maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un vert infâme, aux seuils noyés… A l’antique maison déserte, taciturne confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou !
« Telles étaient mes joies ; telles étaient mes peines. La Sulmerre m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle. Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle ; le soleil et les fleurs, les brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis distraitement : « L’initiatrice. » Je parlais quelquefois de ces bizarreries à ma gracieuse ; elle en souriait, j’en riais comme un fou. Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres.
« J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon originalité propre ; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la moitié d’un être ; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre : « Voici Hier, disais-je ; et voici Demain ! Toute l’immensité respire la confiance sublime de l’Amour ! » Et je disais vrai ; mon cœur partageait le grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût à redouter le jugement des hommes ? Je ne craignais pas de plonger mon regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie ? Il n’est point de passion inféconde ; car l’amour qui ne multiplie pas est un amour qui ressuscite.
« Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses solitaires que j’aimais ! Avec quel sentiment et d’étonnement et de fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très ravissante ! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers à mes songeries ; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle épousée.