« Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie et les yeux de la cruauté même ; et quand l’île flottante de Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock, suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise câline, féline, roucoulante ; et quiconque aime à coqueter avec la mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome efféminée pour le culte de dulie ; et quand ses cloches au doux gosier de communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs, elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des saintes langoureuses et troublantes ; et quand l’or d’une lune mûrissante doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux parfums.
« Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise l’Ensorceleuse est amante et seulement amante ; belle à faire pleurer, elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre et le métal ; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles, et tendrement elle soupire : O cieux, ô mers ! Et vous, jours, et vous, nuits ! Chair indestructible de l’universel amour ! Moi la mortelle, la craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en sainteté !
« Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois ! Je donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville ; à la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée ; il m’eût été aisé de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et de décider la Mérone à me suivre ; cependant, je succombais à la crainte superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore.
« Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai respectueusement la tête. O beauté ! O rose puissante et suave, par l’Amour offerte à l’Amour ! O beauté, Dieu s’adorant soi-même ! Peux-tu faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres manifestations ? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille tiges dédoublées ; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le chevalier ! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours.
« Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon tendre secret fut divulgué ; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour, et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët !
« Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue, je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de pharmacopole : le soleil se jouait aux couleurs charmantes des ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique soleil couchant : « Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres et ravissants mystères ! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé ; la passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte ! Comme vous aimez les choses ! Comme les choses vous aiment ! Toute cette splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour ; et cet Amour éternel et sublime est tout entier en vous. Hé ! que dis-je ? N’êtes-vous pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur ? Cette Venise pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel amant ? Ah ! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance ; je te livre l’Enfer ; tu as triomphé, Créateur ! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour ! C’en est fait du Mensonge ! Le Mensonge n’est plus ! Voici la sublime harmonie du premier jour ! »
« Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine déposées au pied d’un mur ; et ce fut encore un des plus beaux miracles de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse Santa-Maria-Zobenigo !
« Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de jours ou de semaines ; alors une indifférence somnolente lui succédait en mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains ; toutefois, en me félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement ; car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton plaintif : « Les pauvres petites parures d’Annalena ! Les tristes petits bijoux ! » Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse rompait le pain.
« Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et parfaitement ordonnés ; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire à belles dents happantes de louveteau affamé ; et sans doute la charmante ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit d’Annalena, que les plus attristantes impressions. « Pitoyable créature, murmurais-je ; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine ! Te voici devant moi faible, craintive, éphémère ! Tu te nourris des fruits d’une terre fertilisée par la mort ; tu manges tristement, et à seul effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie d’aujourd’hui. Hélas ! semblable, — trop semblable, en sa friande cruauté, au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau des cuisines, — la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta croupe substantielle ! O créature abandonnée ! Si pitoyable, si ridicule en ta souveraine beauté ! Je te regarde. Que fais-tu donc ? Tu portes à tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi ? Est-ce donc que le froid de la mort déjà circule dans tes veines ?… » Et mille autres fadaises du même genre, chevalier ; car depuis le commencement jusqu’à la fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter de la sorte.
« La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du Levant !