Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure, nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise de reconnaître, à l’entrée du tortueux calle Selle Rampani, une chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume ; son exaltation s’épanchait en propos orduriers ; la perruque de travers, l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues jambes d’éternel fuyard ; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et, ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son sein. « Par Hercule et Labounoff ! » criait l’énergumène, en pressant ma tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe ; « par ce ciel étoilé » (c’était au plus fort de la chaleur du jour), « oui, par cet Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de nos têtes ! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe ! Quelle folie est la tienne de m’éviter, que dis-je ? de me fuir comme tu fais ? Tu es aimé, traître ? Tu es heureux, bourreau ? La belle affaire, en vérité ! Ce sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.) J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et de l’amour. Tel fut mon propre destin ; car, entre nous soit dit, n’était le caprice de mon auguste maîtresse… Suffit. — Ah ! Alessandro, âme de bardache, cœur dénaturé ! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle des belles ! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve. Baisez-vous tous, maroufles ! Du plus grand au plus petit, du plus bel au plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me vienne réjouir l’âme ! Viens ! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon brigandeau, mon petit orphelin ! Viens ! Faisons serment de servir sans cesse le comte-duc en ses amours ! De l’y aider de tout notre pouvoir ! (Ah ! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après !) Je meurs de soif, Sandro, Sandrinetto ! A boire ! Holà, Basile, Ivan, Platon ! A boire sur-le-champ, ou je besogne vos mères ! — Ah ! mon pigeonneau, mon Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte ! Et que tu connais peu le cœur des Slaves ! Donne-moi la main. Peste soit des petites colombes de gueuses ! — Les roses de ma vie sont fanées, — poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de hoquets ; — ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière un mur ; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur ; voilà ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon, monsieur de Brettinoro ; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort sensible. »

« A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors brutalement et le poussèrent dans la chaise ; et, tout aussitôt, versant l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur.

« Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne ; je m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que j’avais tenue avec lui ; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement de traîtrise et de lâcheté ! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité de l’autre.

« Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes. Une force inconnue, — aimable, douce force ! — me guida, au déclin d’un beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée ; et je me jetai avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel ! que d’infamie, que de mensonge, que de dégoût ! Comme la vieille vipère frétillait dans mon sein ! Mais que les lèvres dévouées de l’amour étaient fraîches sur la morsure enflammée ! J’étais plein d’étonnement, de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes, se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la forêt ? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres ? O paisibles troupeaux ! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines ! Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu ! O docile harmonie des grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit d’ordre et de beauté t’anime ! Êtres vils et cruels, puanteur de la création ! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous ; mais que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et cruauté en haut ; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité ; et là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge ; d’une chute d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu ; d’un éclair d’épée et d’un cri d’enfantement !

« Hé là ! me reprenais-je soudain en riant ; non, non, trois fois non, ami Pinamonte ! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont ! Qu’est-ce donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de rire ? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance ? Ne serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier ? Bah ! Pinamonte, petit être léger dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles ; vois, juge, pèse : le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge, tout laideur. Avale-le ! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim ; avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure ! Va, ne crains rien, tu le digèreras ! Eh quoi ! sitôt dit, sitôt fait ? Ton dégoût ! En vérité ! Ton dégoût ! La belle affaire ! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul : celui que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les temps sont changés ; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse ; tu t’aimes, tu penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme ! »

« Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine, mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront bientôt, disais-je en mon cœur ; elles finiront dès qu’il plaira au grand Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde canaille est pleine d’inconsciente tendresse ; aimons-la. N’a-t-elle pas été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain ? Aimons, enivrons-nous ! Lui, Lui seul est resté ; Le voici ; Il arrive ; la pierre de Jérusalem brille dans sa main !

« Ainsi j’allais ; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié pour le pavé de la Piazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes breloques la suivirent de près ; je ne fis que rire de ces mésaventures. Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se dissipa comme une brume légère ; les boutons d’or de ma veste me furent eux-mêmes arrachés en toute douceur.

« Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache. Les choses m’inspiraient une curiosité intense ; bientôt ma tendresse pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la divine passion et l’archangélique Venise ? Qui donc, s’arrêtant par une nuit de lune sur le ponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de rêve auquel ne corresponde une réalité ?

« Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui, sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son amour ?

« Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des séparations.