« Les propos que nous échangions ne différaient que peu, sans doute, des entretiens courants de la bonne compagnie ; néanmoins, j’y découvrais à tout moment quelque charme inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma raison vaincue était morte, j’étais devenu tout cœur, et ce grand cœur libéré palpitait des genoux au cerveau. A chaque fois que je tente de préciser, par le moyen d’un rapprochement sensible, l’état d’exaltation où je me trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces aveugles-nés que le Verbe du Dieu d’amour inonda soudain de lumière. J’étais plein de surprise et, dans le même temps, une grande confiance s’élevait en moi, plus neuve que tout étonnement, plus puissante que toute terreur. Mon regard venait d’acquérir le pouvoir de pénétration. Je levai les yeux et je connus l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une heure encore, était le champ de ténèbres de ma cécité. Je contemplais le jardin de merveilles de l’espace avec le sentiment de regarder au plus profond, au plus secret de moi-même ; et je souriais, car je ne m’étais jamais rêvé si pur, si grand, si beau ! Dans mon âme éclata le chant de grâces de l’univers. « Toutes ces constellations sont tiennes, elles sont en toi ; elles n’ont point de réalité en dehors de ton amour ! Hélas ! combien le monde apparaît terrible à qui ne se connaît pas ! Quand tu te sentais seul et abandonné devant la mer, songe quelle devait être la solitude des eaux dans la nuit, et la solitude de la nuit dans l’univers sans fin ! Comme tu as souffert et comme tu as fait souffrir ! O homme ! ô homme ! Quelle est la douleur des ténèbres dans l’être frappé de cécité ! »

« Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, et mon âme enivrée reprenait aussitôt : « Vois, elle est belle et elle est la vie ! Ne la méprise pas, ne lui demande pas trop ; car elle ne sait pas ce qu’elle donne. Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, parle-lui doucement, n’approfondis rien ; car elle est la vie : et elle ne sait pas qui elle est. Le véritable amour est unique, et bientôt il se retrouvera seul en face de soi-même. Elle, elle n’est que la vie : chéris-la, car ses moments sont comptés. Hâte-toi de l’aimer, car il se fait tard dans le jour du monde. Oublie qui elle est ; elle a des yeux, et une bouche, et une voix, et un sexe ; elle est la créature de l’amour, la créature de ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. Si tu l’aimes, tu seras aimé. Si tu l’abandonnes, l’amour se voilera la face et tu retourneras à l’impossible néant. Rien n’est impur en elle, car son maître est le maître de cette nuit, et de cet instant, et de ta tendresse. Est-ce une petite menteuse ? Le contradicteur a-t-il soufflé sur elle ? L’amour est venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé. »

« La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de l’Afrique ; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un tendre éclat au-dessus de nos têtes ; aux soupirs de la brise, au bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de l’universel amour. « N’as-tu pas mille grâces à me rendre », reprenait l’esprit mystérieux de la nature même ; « tes vœux les plus secrets n’ont-ils pas été exaucés ? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté à la rencontre du navigateur confiant ? Ne sais-tu pas, maintenant, que l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche ? O mortel fortuné qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta mélancolie ! »

« La lune brillait très haut dans le ciel ; le ciel, la terre et mon esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites ! Mélancolie et joie, volupté et douleur ! Elle avait goûté des plus coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de virginité ! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres remuait la cendre de son passé ; la reine de mon destin, monsieur le chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine !

« Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par instants sur l’aile du zéphyr.

« Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier ! je vécus, moi Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides heures, jours parfaits, mois éphémères ! Et je fus aimé, — eh oui, par une étrange bizarrerie du sort, — je fus aimé du meilleur et du pire amour. Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue, goton des champs, fille des rues ou intruse des palais, — c’est peut-être encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie.

« Je n’étais ni jeune ni beau ; toutefois, ma fantasque personne n’était pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la mienne ; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un galantin vulgaire ; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop donner dans le ridicule des roquentins.

« Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve ancrée à la torpeur de la riva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de moi, et le temps n’était plus ; et ce temps disparu mangeait ma vie. La passion affamée engloutissait mes heures, mes jours.

« J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les plus bestiales ; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom suprême, le balbutiement de l’Absolu ! Mes mains maigrissaient, mes yeux me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire. Puis… puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième néant de la joie.

« A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai, j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je portais au prince ; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses assiduités ; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à l’amitié.