« Toutefois, ma mélancolie fut de courte durée. Labounoff me présenta. Je m’étonnai d’entendre aux syllabes familières un nom quasi étranger. J’étais loin déjà et de Venise et de moi-même. De toutes les surprises rares, la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une bouche qui nous enchante, les paroles simples et douces que nous en attendions. L’esprit, cette petite chose amère et stérile faite d’un brin de sottise et d’une parcelle de méchanceté ; l’esprit, embryon hideux du grand mensonge humain, empoisonne pour l’ordinaire les plus naturels sourires. Pourquoi donc faut-il que, dès le premier son de la voix inconnue, le cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de l’Amour, se change en gueule immonde où grimace toute la laideur de la Méfiance, de la Médisance et du Mensonge ? Est-il donc à ce point redoutable de laisser entrevoir, sous le ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on fut jadis sous l’azur véritable du premier jour ? Hélas ! quand la simplicité de la vie devient chose malaisée, la vie même est depuis longtemps un mal sans remède. La Sulmerre, la grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les lèvres… Surprise des surprises ! Où donc avais-je déjà entendu tout ce silence d’eaux, de cieux et de plaines, en un seul son, en un seul premier son indistinct ? Dans quel Eden m’avait-on déjà salué de ces paroles simples, sages, primitives : « Que je suis donc aise de vous rencontrer à la fin ! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, en Angleterre, en Allemagne ! » Je ne trouvais rien à répondre ; je ne suis rien moins qu’un homme à réparties faciles ; mais des noms singuliers d’îles très lointaines, d’amants fabuleux, d’anges et de livres, de fleurs et de constellations se pressaient sur ma bouche dans un tumulte étrange, et mon cœur était comme une feuille dans le tourbillon de mon cœur. « Non, tu ne te jetteras pas à genoux, en sanglotant, au milieu de cette foule ! Ce serait absurde, en vérité ; songe au ridicule extrême… » Telles étaient mes pensées, telles furent peut-être mes premières paroles. — Que sais-je ? — car j’entendis des rires autour de moi.

« La Fée était devant moi, la fée du parc et des fontaines, la fiancée de mon enfance. Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même et que je ne connaissais pas. La jeunesse envolée, les jours perdus criaient, criaient à tue-tête au-dedans de moi : « Ses yeux ! Mais regarde donc ses yeux, ses grands yeux anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour, d’adieux, de mensonges, de tendresses ! » Quelqu’un parla de voyages aux lointains pays, d’offices galants rendus au roi Poniatowski, d’aventures de Moscovie, de Suède et d’Espagne… Je fus, par le Styx ! je fus terriblement éloquent. « Oui, madame, à Séville, — non, à Nuremberg… »

« O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain revenue ! O toi, ô toi, fantôme rieur de mon enfance, montre-moi tes mains tueuses de petits rossignols enamourés, tes pauvres, tes douces mains câlines et meurtrières. Tu sais, tu le sais, que tu le sais donc bien ; les grands étangs tout au fond, tout au fond des jardins chers à l’automne ! Et les grenouilles gelées et sanglantes que nous pêchions en décembre dans les marais muets, et le majordome ressasseur qui nous contait l’amoureuse escapade de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le royaume de Naples ! Et, au mitan du parc bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, plein de rats, de hiboux et d’araignées… Et l’aimable Don Quichotte de M. de Florian, sous le saule pleureur, près de la fontaine bavarde… O toi revenue, mienne, miraculeuse ! Esprit sacré de la solitude, confidente ténébreuse des retraites féées ! C’est vous, c’est bien vous, ô petites mains d’amie cruelle, de sœur amoureuse, vous et vous seulement étranges, maigres, rapides mains de ma chère maîtresse ! Vous et non le saule, et non la brise du soir, bien vous qui tourniez les pages du livre distrait aux gravures infirmes : Sancho retrouvant son âne. La somnambule Maritorne. Le beau captif chrétien et la tendre sultane. Le chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur son grabat d’agonie…

« J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, et j’étais jeune, et j’épuisais mon âme en transports amoureux et stériles, et je me mourais de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. Douce amie, si près de moi maintenant, si terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de mon ombre. — « Je connais telle de vos aventures, monseigneur… » — « Mais, madame, ce ne sont que médisances, que bruits que les sots font courre… » Je me tenais si sûr de plaire ! Je changeais de couleurs, d’attitudes, d’intonations et d’affectations avec une rapidité incroyable. Qu’en était-il donc, de ma timidité, de ma méfiance, de ma répugnance à vivre et à parler selon le siècle ? Qu’était-ce donc, au juste, que ce monsieur de Pinamonte, cet étranger si plein de morgue, de tendresse et de témérité ? Je m’abandonnai tout entier à l’ivresse de mon verbiage ; un inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais joyeusement à des propos qui m’eussent fait rougir en toute autre occurrence.

« Qu’était-ce donc ? Que diantre voulait dire ceci ? Ah ! ce n’était plus Venise, ce n’était plus le palais ducal di B…, ce n’était plus la vaine apparence de la vie ; c’était la vie même, le royaume promis, le paysage de lait et de miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, je ne savais plus douter ; la vie entière n’était plus qu’une immense, profonde, éclatante affirmation. Je possédais ma Manto, elle était mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des yeux de mon cher ange ; le feu changeant de leurs prunelles me fascinait ; j’y surprenais des reflets de lumières inconnues, des lueurs singulièrement lointaines qui me paraissaient émaner de l’Atma des adeptes ; un mystique printemps s’épanouissait dans mon âme aux rayons d’un adorable soleil spirituel.

« O doctes et tendres bizarreries d’un Paracelse, d’un Nettesheim ! Qu’est-ce que la vie, sinon la manifestation d’une nécessité d’adorer qui déjà est Dieu ? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour de l’amour pour soi-même ? Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon cœur ; j’étais chevalier, conquérant, trouvère, cardinal ambitieux, doge empoisonneur, pape hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie de l’amour ! Et c’était un entretien des plus frivoles avec une aventurière qui me devait bientôt donner du chagrin de plus d’une espèce ; et cela se jouait dans un palais grouillant de vermine héraldique et de gueusaille écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. Mais, par Caïn dans les taches de la lune, les yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles de jadis, de toujours, d’au delà !

« En m’égarant dans les solitudes enchantées de ces yeux nostalgiques, je me sentis une âme d’enfant émerveillé par un conte de fées ou d’astrologue amoureux perdu au milieu des lacs et des montagnes de quelque royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux des yeux de la Sulmerre ne ressemblait à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune montagne éloignée, d’aucun horizon de mer d’ici-bas ; j’oserais moins encore le comparer à l’azur des fleurs ou des sources.

« Depuis ma séparation d’avec la Mérone, je l’ai cru plusieurs fois reconnaître, ce bleu d’extase et de douceur, dans la vacillation des feux vaporeux de certaines essences précieuses, et surtout dans l’image, conservée en ma mémoire, de ces lampes parfumées. Je regardais dans les yeux de l’ensorceleuse et je songeais à ce feu qui, dans le conte de ma mère-grand, s’assoupit en même temps que la Princesse, les Courtisans et le Poulet à la broche. Les yeux de l’aventurière étaient lourds des songes passés de mon enfance et du silence futur de ma mort ; et je pénétrai, en interrogeant leur mystère, le sens secret de cette vieille exclamation si triviale, d’abordée, et si chère aux amoureux de toute espèce et de toute époque : « telle ou telle femme, tel ou tel art, telle ou telle passion est ma vie. » A cause que tous les sentiments définis, toutes les amours personnifiées ne sont que formes de manifestation d’un amour unique, d’un amour éternel qui est le principe de l’être.

« Tout en nous entretenant de mille frivolités, nous nous étions insensiblement séparés du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, mon cher amour, sur une terrasse écartée, au milieu de la plus belle ordonnance de statues et d’arbustes odoriférants que j’eusse encore vue. Mon premier émoi s’étant quelque peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer mon éloquence et de réfréner mes désirs. La Mérone parla : je fus tout oreilles. Je regardais les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix ensemble proche et lointaine ; les cloches pures des mois de Marie défunts chantèrent dans le ciel de mon enfance et de ma simplicité. Chevalier, chevalier ! le ravissant entretien que ce fut là ! « Certes, madame, la fête de M. le duc est fort de mon goût. » — « Notre boyard est-il donc tant de vos amis ? — « Eh quoi ? Depuis dix ans déjà ? A Saint-Pétersbourg ? Le mauvais sujet ! Est-ce vraiment possible ? » — « Singulier, je vous l’accorde, mais si galant. » — « Secouez donc cette poudre… Non, là, là, monsieur le maladroit. Que voilà bien une mode qui paraît avoir fait son temps !… »

« J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. Que c’était vrai, que c’était simple, que c’était doux ! C’étaient là, assurément, choses des plus journalières ; cependant ce diable de Pinamonte n’y avait jamais pris garde. Que la vie était jeune ! L’heure qui venait était vraiment une inconnue. O surprise ! Tant de choses surannées, usées, caduques, devenues tout à coup nouvelles ! Éclosion d’instants, fraîcheur d’un printemps éternel, sans cesse renouvelé !