« Je n’entreprendrai point de vous rapporter dans son entier le discours enamouré du prince. Cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point de fin. L’éloquente fureur du ragot se prolongea fort avant dans la nuit, et je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix d’une promesse formelle d’accompagner mon Moscovite à la fête que le vieux duc di B… donnait le lendemain pour la belle Manto, comtesse (ou pseudo-comtesse) de… par le Styx ! le nom m’échappe… Au surplus, que vous importe son nom, chevalier ? Ah ! j’y suis ! Annalena de Sulmerre ! Clarice-Annalena de Mérone de Sulmerre ! »
Au regard pénétrant que le comte-duc me jeta en prononçant le nom de l’ensorceleuse, je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement de surprise de ma part ; toutefois, j’avais pressenti cet endroit épineux de la confidence, et je ne laissai rien paraître du trouble où m’avait jeté le son des syllabes adorées. Malheureusement, l’effet d’une impassibilité qui me coûtait tant d’efforts fut tout contraire à celui que j’avais droit d’en attendre ; car ce cruel M. de Pinamonte, se renversant dans son fauteuil et agitant avec fureur tête, bras et jambes, donna tout soudain cours aux impertinents éclats d’une joie immodérée.
« Chevalier de mon cœur et de tous les diables ! L’attention que votre courtoisie daigne accorder au babil d’un roquentin lunatique est tout à votre honneur, car je me rends parfaitement compte du peu de chances qu’a de vous paraître plaisant le récit d’une aventure qui ne vous touche en aucune sorte ! »
Malgré que je ne goûtasse que médiocrement l’ironie tant soit peu insistante du Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler sous un vague sourire le dépit que j’en ressentais ; ce pendant que le traître Pinamonte, visiblement amusé de la grimace aigre-douce de sa victime, poursuivait son récit en ces termes :
« Je voudrais passer sous silence le trouble singulier où me jeta l’enthousiasme importun du prince ; car de toutes les passions détestables qui brûlent dans l’enfer du sang humain, celle de la jalousie physique est assurément la plus bizarre et la plus douloureuse. Quelque réflexion que je fisse, je ne parvins pas à étouffer dans mon cœur les mouvements qu’y venaient de réveiller les amoureuses turlutaines de mon ancien compagnon de ribotes. Le portrait que le romanesque boyard s’était plu à me faire de sa belle ressemblait singulièrement aux mirages dont ma capricieuse jeunesse avait vainement pourchassé la beauté tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois de plus devant le vide affreux de ma destinée ; et lorsque, aux premiers feux du jour, je repris le chemin de mon solitaire et maussade logis, je me sentais tout plein déjà et d’une cruelle flamme dont j’ignorais l’objet et d’une jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais en vain à pénétrer la raison.
« Le principe obscur de ce sentiment si éloigné des soucis de la raison devint bientôt le principal sujet de mes méditations ; jamais, néanmoins, je n’en ai su établir de façon certaine la nature : car la jalousie est étroitement liée à l’amour, et l’amour même n’est guère concevable sans objet déterminé. Si ardue que fût la question, elle ne laissa pas de m’éclairer sur certains côtés de notre nature. Je lui suis redevable de connaître que la plupart des humains s’attachent moins à la réalité de ce qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la créature élue à l’image innée qu’ils en portent dans leur esprit. Est-il, en effet, amant véritable qui pour considérer avec attention l’objet de sa tendresse, ne ferme les yeux à la réalité et n’en tourne la vue intérieure vers les profondeurs de son âme ? Ah ! chevalier, nous n’aimons jamais qu’un seul être ; cet être unique, nous le portons au plus profond de notre inconnu ; il est identique à notre destinée, à l’éternité d’amour dont notre âme est l’indestructible demeure. Quiconque aime véritablement aime Dieu !
« Le prince ne manqua point, le jour suivant, de me venir prendre chez moi à l’heure convenue ; et sans trop nous attarder aux libations dont nous étions coutumiers en nos entrevues, nous quittâmes l’obscur asile du rêve et de la misanthropie, pour nous rendre en gondole au palais du vieux duc di B…
« Le valet qui nous annonça était revêtu d’une livrée ponceau. Je laissai choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de ma main droite ; les tapis étaient d’un rose ancien et tendre. Je levai les yeux et reconnus tout soudain qu’une vie nouvelle venait de commencer. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un groupe de seigneurs mûrs, solennels et chamarrés. Certaine fontaine du parc ancestral, chère à mon adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire ; il y avait au bord de son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées ; le saule pleureur y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon Don Quichotte de la Manche. Hélas ! l’Amour était là ! O joie ! Le temps avait cessé d’être ! Quelqu’un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux di B… avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand’mère, la fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu ! Une dame blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d’un groupe de béjaunes et de vieux seigneurs solennels et chamarrés !
« Une résurrection par amour, un miracle d’art ; Eurydice elle-même chantant quelque arioso de Gluck ; un marbre athénien s’animant au souffle d’une églogue d’André Chénier ; certes, ce serait beau ; assurément, cela serait sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or l’art n’est à la vie que ce que notre existence elle-même est à l’absolu d’amour qui se reflète en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un cercle de stupides flagorneurs. C’était la vie, c’était à en rire, à en pleurer, la vie, toute la vie ! Son apparition était la Poésie, sa démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela : elle était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je reconnus en elle toutes les Callirhoé de la Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la Grèce, et toutes les dames des Pensées, et toutes les Babyloniennes de la Cour de Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, et… et que sais-je encore ? Mon regard plongea dans les grands yeux voilés ; je me laissai bercer par la pure et tiède voix ; je perdis la notion des choses. J’étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais au milieu d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux vertige de fleurs sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l’éloignement, chantait, chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. O douleur ! Perdue à jamais ! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse, de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l’enchantement de vivre. C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre ! L’archange de la Sensualité ! le démon du Songe, le songe même de l’adolescence. Ah ! l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise ! Le plus secret de mes vœux venait d’être exaucé ; j’avais devant moi la fille sauvage du parc ancestral de Brettinoro, le fantôme familier de mes jeunes ans…
« Hélas ! profonde est la tristesse d’une vie manquée ; plus profond est le vide d’une destinée accomplie ; car notre cœur est ainsi fait que la place de l’attente n’y peut être occupée que par le désenchantement, et que rien n’y peut succéder au désir qui ne ressemble, de près ou de loin, à la satiété !