« La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un grand silence descend sur mon cœur. Je regarde à droite, à gauche ; personne. Les premières lampes s’allument ; c’est l’heure paisible de la soupe et du pain de la misère. Seul, Pinamonte ! Te voici seul au milieu d’une ville inconnue, seul, tout seul, loin de tous et de toi-même ; car ce soi-même est inconnu aux pauvres d’amour.
« Allons, vieilles jambes de vagabond, en avant ! Allons, vieux os, vieilles semelles, vieille ombre sur le pavé boueux ! Les seuils des temples ne nous sont pas favorables ; ce qu’il nous faut, à nous, c’est le silence et l’ombre des petits coins malodorants et limoneux des impasses en putréfaction… Voici, là, à droite, le lieu où nous pourrons attendre l’achèvement des temps. — Et mon regard, monsieur le chevalier, se repose avec amour sur un coin de mur empesté.
« Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici le tombeau pisseux et moussu qu’il vous faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants, sur ce monticule de vieux légumes et de balayures, et collez à la muraille galeuse votre dos pétrifié de reptile ! Respirez longuement le souffle pestilentiel de cette nuit qui ne promet pas de demain ! Vous voici ordure au sein de l’ordure, excrément parmi les excréments ! Qu’une fenêtre de taudis maintenant s’entr’ouvre ; qu’un vase répande sa bénédiction sur votre tête de fou raisonneur, et ce sera le digne couronnement de votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes galantes de ruelle et de cour ! voici un abri pour la nuit. Laissons le temps courir, laissons-le mourir… Nous ne cherchons plus rien ; l’Amour est mort ; seul le Temps est matière, seul le Temps est réalité. Dormons, dormons en paix dans le cloaque des générations, fidèle image d’un monde ennemi de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon âme ; et qu’après notre mort l’ordure s’amoncelle sur nous et que ce soit là notre tombe, notre oubli et notre éternité. »
« Que de nuits de ce genre j’abrite en ma mémoire ! Que de nuits de solitaire, d’abandonné ! Même il me souvient de m’être éveillé une fois, sur l’ordure et sous la bruine, à demi étranglé par un grand diable de guet pris de vin… Ah ! chevalier, je vous fais là de moi-même un singulier portrait ! Pour l’achever en quelques traits rapides, permettez-moi d’ajouter ce détail encore : j’étais ce que l’on appelle un imaginatif ; j’avais quelque teinture de lettres ; je maniais le vers aisément ; cependant, au milieu de mes harmonies, je ne distinguais aucune voix qui ressemblât aux accents de la passion. Tels de mes vers étaient riches de musique, tels autres de couleur ; mais il leur manquait à tous le battement tumultueux des grandes ailes de l’amour. Pour être bref, je n’ai jamais été autre chose qu’une médiocrité agrémentée de quelque bizarrerie ; et lorsque vous aurez ajouté à ma haine du mensonge et à mon dégoût du monde l’insupportable mépris où je tenais mon propre caractère, vous connaîtrez de façon certaine quels étaient, vers le temps de mon aventure, les principaux traits de ma nature morale.
« J’étais alors dans ma quarante-cinquième année. L’âme aigrie par les souvenirs tragiques d’une enfance des plus orageuses, le corps énervé par les insipides excès d’une jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient su qu’à demi consoler de la perte des illusions d’art et d’amour ; vieilli avant l’âge par l’incessant combat que la haine du genre humain livrait en mon cœur à la crainte de la solitude, j’avais résolu d’aller finir mes jours dans quelque cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère fût en harmonie avec mon propre déclin ; et mon choix tomba naturellement sur la merveilleuse capitale de la Vénétie.
« J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois d’octobre. La soudaine sensation d’apaisement qui me pénétra à la vue des palais songeurs et des eaux assoupies me parut de fort bon augure pour mes ténébreux projets de loup-garou. Retraite paisible et vieillotte, nostalgie artificielle d’un passé historique, antérieur à celui dont le souvenir nous tourmente ; amitié, enfin, de quelques livres graves et d’une âme humble et fidèle, je ne connais point d’autres remèdes à la mélancolie. Tout fier de me voir mener à bonne fin mon héroïque résolution, je consacrai quelques jours à la visite des lieux chers à ma jeunesse ; en suite de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique maison, tapie au plus obscur d’un certain calle Barozzi, dont l’aspect sinistre m’avait déjà frappé lors d’un précédent séjour à Venise. J’aimais surtout la masure pour l’expression de maussaderie et d’hostilité que je pensais lire à ses fenêtres poudreuses et grillagées. Je me présentai à la vieille propriétaire bossue et lunatique. L’éloquence madrée de Giovanni ne laissa pas que de produire effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La sorcière me céda son antre pour une somme des plus modiques, à la réserve de deux ou trois pièces fort retirées qui composaient, dans les combles, son appartement particulier ; et je m’installai aussitôt dans mon sinistre ermitage avec la ferme résolution de ne le quitter jamais pour aucun autre lieu de ce monde que l’enclos réservé aux morts. Hélas ! je comptais pour trop peu la faiblesse de mon cœur.
« Je goûtais depuis six mois les dangereuses douceurs de la réclusion et de la misanthropie, partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique oisiveté, entre le vide de la métaphysique et le néant de mes essais artistiques ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par une tendre bouffée de brise molle d’avril, je me laissai succomber aux tentations du monde extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, à l’obscure et silencieuse ruelle dont j’étais devenu l’invisible habitant.
« Je venais de faire quelques pas à peine sur le pavé délabré, quand tout à coup, du calle Scuola dei Fabbri, je vis déboucher la grotesque figure du prince Serge Labounoff, vieux compagnon de débauche du temps que je faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis du Nord. Je m’étais sottement engoué, certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme sans monde et sans talent ; et j’ai bien souvent maudit, depuis lors, l’importun hasard qui durant ma courte carrière de diplomate s’était plu à me le jeter dans les jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. Me trouvant trop près du danger pour songer à prendre la fuite, je me résignai tristement à l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord qu’il m’aperçut, l’exubérant et replet boyard leva au ciel, à plusieurs reprises, ses bras rondelets de nourrice moscovite et me héla d’une voix de tonnerre par cinq ou six de mes noms, accompagnés d’autant de jurons et de crachements ; après quoi, me serrant sur son cœur et humectant mes joues de gros baisers avinés, flasques et retentissants, il me hurla tout contre l’oreille : « A l’aide, par Hercule et Labounoff, à l’aide ! Je me meurs d’amour, aimable Pinamonte ! Ah ! gardons-nous de troubler, par la vaine évocation d’une jeunesse sans charme, la joie d’une pareille rencontre ! Peste soit des jours envolés ! que l’âze les besogne ! Vive le présent ! et le plus longtemps qu’il sera possible ; car je meurs d’amour et aussi de soif ! »
« Je me débattais désespérément dans l’étreinte du Scythe et le donnais à tous les diables ; toutefois, je dus reconnaître que le bourreau avait de fort bonnes raisons d’associer son nom à celui de sa divinité favorite ; car son bras de gladiateur nabot ne me fit grâce de sa fougueuse accolade qu’après qu’il m’eut fait asseoir de force sur la banquette crasseuse d’un bordel public où je dus, bon gré mal gré, et tout en sirotant des rogommes étranges, prêter aux érotiques divagations du Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.
« C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro ; une ensorceleuse, une Circé, une Manto, que la charmante qui m’en a donné dans l’aile. Elle laisse reposer sur mon visage son regard de Cynthie égarée au royaume des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui me quitte, qui s’en va, qui s’enfuit je ne sais où, telle une somnambule. Ah ! fille de gourgandine ! La voyez-vous qui fuit, qui se dérobe, qui réapparaît à l’improviste ici, là, là-bas ? (Et, d’une main velue et gantée de joyaux barbares, le prince désignait un coin obscur où des marauds avinés caressaient à tour de rôle les appas pulpeux d’une Margot de carrefour.) Elle parle. Silence ! Elle parle. Silence, palsanguienne ! L’entendez-vous, mon tout aimable Pinamontino ? Elle parle : le français avec un accent d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses intonations rauques d’Espagne. Elle parle, vous dis-je. Et moi ? Ah ! pauvre de moi ! Je reste muet comme une tulipe, et je me contemple dans l’éclat de miroir fixé à la coiffe de mon clabaud, et je garde un silence amoureux et stupide. Car les mots perdent leur sens dans la barcarolle nocturne et lointaine de sa voix. Son âge ? Elle n’est pas de prime jeunesse — pour nous autres, s’entend ; dix-sept ans, dix-huit, vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne saurait dire au juste qui elle est, moins encore d’où elle vient ; sa personne est des plus énigmatiques. Toutefois les portes des plus austères palais s’ouvrent devant ses pas comme par enchantement. Très belle ? Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, suave. Et admirée de tous, et courtisée par les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un gentilhomme florentin ? Espagnole née en Irlande ? Elle l’assure, on le prétend ; je le veux croire. Bah ! Aventurière, aventurière, direz-vous. Soit. Admettons-le. Rien n’est même plus sûr. Mais que nous importe, par Hercule et Labounoff ! On la vit débarquer ici il y a quelque cinq ou six mois, en compagnie de son frère Alessandro, à peine plus âgé qu’elle. Un curieux personnage, par ma foi ! Gentilhomme aux façons d’adepte pipeur aux dés, au demeurant fort agréable de sa personne, trop agréable peut-être, car ses façons me font toujours songer aux minauderies des chevaliers de la Manchette. Mais, encore un coup, passons outre. Malgré que la friponne m’ait pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière confiance en moi, elle met à couronner ma flamme une lenteur qui désespérerait tout autre que le vainqueur de Catherine. Or je n’en raffole que plus fort de la gracieuse enfant, de la toute belle colombe de gueuse ; et puisque nul en ce monde n’est tant de mes amis que vous, il faut absolument que je vous présente au charmant objet de ma braise. Vous verrez ses yeux. Ses yeux ! Vous souvient-il de nos nuits de lune à Windsor ? Vous retrouverez dans les yeux de ma déesse vos chères brumes pailletées de lune mystique, de lune folle d’amour. Il faut que je vous fasse connaître ses yeux. Il le faut ; je le veux. Ah ! vipère de colombe ! ah ! trop aimable drôlesse ! »