Je considérais le bizarre narrateur avec une surprise sans cesse croissante. L’écervelé barbon avait jugé plaisant de dissimuler son habit de ville sous les plis amples et bruissants d’une robe sang de bœuf qui relevait de tragique façon la lividité surnaturelle de son visage. Une toque de velours, fort semblable à la coiffure des macaques de la foire ; une paire de babouches du Levant fleuries et surdorées ; des gants lâches et poudreux de cardinal ancien ; enfin un mouchoir de soie d’Arménie, tout humide d’éternuements de priseur, complétait le bizarre équipage de mon hôte. L’attitude de M. de Pinamonte trahissait l’angoisse du narrateur qui, en évoquant quelque drame du passé, s’étonne secrètement d’en avoir été le héros. Des plis rugueux et profonds tourmentaient la face orageuse et coriace de mon carême-prenant ; et une petite larme, perdue dans le tissu effilé de ses rides, tremblotait piteusement, telle une goutte de rosée prise au piège sinistre de quelque aragne desséchée des vieux jours.

« Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre, la Singulière, monsieur le chevalier ? Par Caïn ! la question n’a point d’autre excuse que de venir du plus écervelé des humains. Eh oui, vous connaissez la ville des plus beaux rêves et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours y furent aussi délicieusement tourmentés que les miens et que le souvenir que vous en avez gardé porte la même teinte de mélancolie que les confidences que vous allez entendre. J’ai toujours raffolé de l’animation factice et de la gaîté fébrile de cette cité mourante et carnavalesque. L’amour y dissimule sa face sous un masque et le goût de l’aventure s’y entoure volontiers de mystère ; à cause que le vice, la démence et la décrépitude redoutent la clarté du jour. Quelque singulières que vous puissent apparaître mes aventures, le simple fait d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour théâtre en atténuera à vos yeux le côté importun et risible. Chaque pays, chaque ville a une atmosphère spirituelle en propre et rien ne se laisse si aisément modifier par l’ambiance que notre façon de juger et d’agir. Je loue donc mon aventure d’avoir été un roman vénitien ; car, si elle me fût arrivée en quelque contrée moins propice au fantasque, je n’aurais, pour dire le vrai, rien de moins pressé aujourd’hui que de vous en faire la relation.

« De ma vie, je n’aurais que fort peu de chose à vous dire. Mon enfance n’a pas connu l’amour ; ma jeunesse n’a point goûté aux doux fruits de la passion ; et, aux portes de la vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me laisser le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais connu d’autre souci que de combler avec mille extravagances la place que l’amour laissait vide en mon cœur ; car les lieux où la tendresse dédaigne de s’arrêter sont visités par les plaies du mensonge, de la folie et de l’horreur. Ma volupté même n’a jamais été autre chose qu’un dérèglement de l’imagination. Mon sang amer et douloureux a charrié longtemps l’immondice romaine et la cendre de Sodome. Cruellement dupé dans ma recherche de l’amour pur, je me vengeais de mon âme en polluant mon corps. L’ignominie de ma luxure coula sur la chair de l’enfant, comme dégoutte de la fleur la bave horrible des limaces d’octobre. J’ai cherché l’amour partout où j’avais quelque espoir de le trouver ; et je demeurais solitaire au milieu d’une foule d’aveugles et de sourds. Comme tous les voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures vulgaires de Cour, de coche et d’auberge.

« J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise et de l’hypocrisie dans les plus beaux yeux de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme était flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre courage que celui de l’avilissement ; en dehors du vice, j’étais la timidité même. Je n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles que j’outrageais quelque temps après de la façon la plus brutale et la moins naturelle du monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont jamais tourmenté ; j’étais inapte à concevoir bonheur, gloire ou grandeur en dehors de l’amour. Fort pauvre d’esprit d’ordre et de suite, insoucieux des affaires, je passais sans cesse de la dissipation à la lésine, pensant réparer par celle-ci les fautes de celle-là ; et tel qui vendredi m’avait connu panier percé, s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche. Ma mélancolie a toujours été profonde ; la fuite des instants me glaçait le cœur.

« L’un des plus tristes effets de la préséance que nous accordons à la raison est de nous détourner du sentiment profond des choses éternelles et de nous abandonner ainsi aux affres engendrées par l’idée absolument fausse que nous avons du temps. Est-il pire aberration que de mesurer le divin par le moyen de l’aune prescrite à nos pas dans ce monde ? Qu’est-ce donc qu’un accommodement entre la nécessité de l’adoration et l’idée de la fin ? Qu’est-ce enfin qu’un amour passé ou un amour futur ? La difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain a créé une possibilité de douter de l’universel amour ; nos éphémères attachements empoisonnés de mensonge nous ont enseigné à chercher des bornes au Saana illimité de la Tendresse ; et, de la sorte, du temps nous avons fait une réalité et de l’amour un rêve. O faiblesse de l’esprit ! O vulgarité du cœur ! Nous avons appris à nous passer de l’amour véritable. Or vivre sans amour, c’est végéter dans l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement, au sein même de la très belle et très passionnée réalité, la complainte sacrilège du temps trop court dans la joie et trop long dans l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres des choses éternelles, nous avons fait de notre puissante vie deux parts stériles et maussades, dont nous employons l’une à tuer le présent et l’autre à pleurer le passé ; et voilà comment des êtres destinés à l’exultation de l’amour arrivent au bord de la tombe sans jamais avoir connu autre chose, de leur stage préparatoire sur cette terre, que l’ennui et le regret.

« Souffrez, monsieur le chevalier, que je m’étende un peu sur des misères qui ne furent considérées que trop rarement du point de vue où je me place. Au reste, je me pique de vous en pouvoir parler en parfaite connaissance de cause ; car je n’ai point rencontré de mélancolique à Bedlam même qui se pût flatter d’en avoir souffert autant que moi. Ma vie entière n’a été, somme toute, qu’une longue maladie de l’arbre du temps ; un de ces champignons plus durs que pierre qui font une bosse de moisissure aux tendres saules pleureurs amis de la lune et de l’eau. A ce mal satanique il n’est pas de remède en dehors de l’amour ; mon amour, malheureusement, m’a rencontré trop tard et n’a jamais su extirper de ma moelle la racine vorace et cuisante de ma folie. Je fus le plus habile des destructeurs d’espérances, en même temps que le plus sincère des créateurs de regrets ; ce qui est n’avait point d’autre raison d’être, à mes yeux, que de cesser d’être quelque jour, et cela le plus tôt possible, afin de fournir à mon âme une occasion de se lamenter.

« Partout sur mon passage la splendeur de la vie éclatait comme ces grands aloès ivres de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche de leur fleur guerrière ; la mer et le ciel se rencontraient à mes pieds comme le temps se noue au temps dans le cri de l’amour ; sur le rivage de l’éternité, des corps puissants se tordaient dans le soleil, des corps tragiques et doux, des corps immortels comme les nombres et comme les rythmes, et dont le gémissement de désir ressemblait au cri de quelque grand effroi mystique ; la terre entière présentait à ma vue l’apparence d’une table surchargée pour la nuit des noces ; on n’attendait plus que l’amant ; et Pinamonte passait furtivement, la bouche tordue d’ironies mensongères, le cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de rechercher l’amour immortel dans les jardins pleins de fleurs, de soleil et de voix, je dirigeais ma course fastidieuse vers les plus tristes lieux de ce monde ; vers les forêts croupissantes des contrées baltiques ; vers les villes de province de l’extravagante et malheureuse Pologne ; vers les petits ports anglais, stagnants et crépusculaires ; vers certains villages d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans avenir ; vers les faubourgs lamentables de Londres et de Paris ; vers… hélas ! chevalier, vers tous les lieux avilis par le mensonge de la tristesse, de la laideur et de la mort ; vers tous les coins sinistres où l’on s’étonne de ne découvrir point le tombeau de quelque ami perdu de vue depuis des années…

« Je quitte la place bigarrée où les luisantes fontaines répandent leur fraîcheur, où les rondes d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux de l’après-midi, et je m’engage dans quelque ruelle odorante, enfiévrée, secouée du frisson des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire : « Par le ciel et l’enfer ! que la vie est vide, que le temps est long ! » Ce ne sont partout que murailles lépreuses, que fenêtres teintées de lie de pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre siècle ; que cheminées couronnées de fumées âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées de chair humaine et de graisse de reptile. Un ciel de chemises se balance au-dessus de ma tête ; linges mélancoliques et pestiférés, d’un blanc de lèpre, d’un bleu de mal caduc, d’un jaune de foire, de pissat ou d’ictère ; linges vides de pendus, mais pleins de vermine noyée…

« Je m’avance au milieu d’un grouillement d’enfants maigres et contrefaits ; tels d’entre eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse ; d’autres se pouillent à la façon des babouins ; et plus loin, à l’ombre des portes, derrière des amas de caisses démembrées et de barriques vides, des fillettes dévoilent à leurs compagnons de jeux les secrets titillants et malpropres d’une chair précoce.

« Le cœur et la pensée loin, bien loin de ces choses et de moi-même, je continue ma singulière promenade à travers un cauchemar de misère et de laideur, de stupres et d’excréments. Et voici que mon regard est attiré par le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil d’église. J’interromps aussitôt ma marche, mon regard s’attache à la vieille pierre chauffée de clartés de jadis ; le fantôme de « ce qui aurait pu être et n’a pas été » apparaît dans le soleil vieillot et me regarde longuement, longuement, dans le point étincelant de mes yeux. « Je suis celle que tu aimas dans les siècles passés, dans le temps sans nom », chantonne le pur fantôme. « Je suis celle qui foula, certain jour, les mêmes marches, au son des mêmes cloches, dans le temps à jamais perdu… La fille apprivoisée des eaux, des hautes herbes et des ombrages du duché de Brettinoro ; la sœur de ton adolescence ! Les mêmes marches, les mêmes cloches. En dépit de la mort, et du dégoût, et du désespoir ! La ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il ? Les fiers chevaux, les grands carrosses de l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs nébuleuses. Et des amours dans nos âmes, douces comme des miroirs du temps défunt, mystérieuses comme l’odeur des nymphéas, pures et tièdes comme le mufle baveux et tendre d’une vache ! Je suis morte, ô Sassolo, ô Sinibaldo ! Je suis morte depuis les temps. Le monde s’écroulera, les astres s’éteindront, la mémoire de ces âges s’effacera à son tour ; et moi, moi je ne reviendrai jamais vivante ; tu ne verras jamais ma chair, tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les pleurs. Le bonheur est mort ; tout n’est que poussière, tout n’est que cendre ! Que fais-tu là tout seul, ombre de toi-même, au sein d’une ville ruinée ? Que fais-tu là, Guidoguerra ? Qui te plaint, qui t’aime, qui t’attend ? Je suis morte et tu es seul, horriblement seul. Est-ce le courage de mourir qui te fait défaut ? Qui t’attend à ton logis ? Est-ce la solitude, est-ce la laideur des choses, est-ce la longue insomnie ? Hélas ! le temps a tout mangé ; le temps est plus patient que le ver et plus long que la tombe. Tout a été détruit ; seul le temps est matière ; seul le temps est Dieu. »