Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu aux ressorts impatients de ses longues jambes galantes, disparaissait comme par enchantement dans les remous d’une tapisserie ancienne dont le sursaut m’aveuglait d’une poudreuse averse de momies de taons et de toiles d’araignées.
Je n’entreprendrai point de décrire le trouble qui m’envahit à l’instant où, m’approchant de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son visage les larges yeux en flamme de parfum de celle qui avait été mon âme et qui, depuis dix ans, dormait sous les cyprès lointains de Vercelli. J’abandonne au lecteur le soin de se représenter ma douloureuse surprise. Pour peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans doute chose des plus aisées ; car les soupirs auxquels je donnai cours en cette occasion ressemblent de tout point aux plaintes qu’il n’eût pas manqué d’exhaler lui-même en une occurrence analogue. Passé le premier saisissement, je m’efforçai de regagner quelque empire sur mes sens, et détachant mon regard des yeux troublants de la magicienne, je considérai avec attention l’ensemble de sa personne.
Amené de la sorte à reconnaître qu’elle m’était parfaitement étrangère dans toutes ses parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain désenchantement à l’examen de telles de ses disproportions. La courbe audacieuse du menton ne s’harmonisait guère avec l’émaciation quasi surnaturelle de l’inconnue ; les lignes singulièrement enchevêtrées des oreilles longues et fuyantes prêtaient à sa physionomie je ne sais quelle expression bizarre, anxieuse et sauvage d’animal blotti à l’ombre des écoutes ; quant au pli douloureux et cruel de la lèvre inférieure, j’y crus reconnaître, tout de même que sur le front bas et ténébreux, l’aveu des plus redoutables instincts et l’empreinte des pires souvenances.
Entièrement revenu maintenant de mon trouble, j’écartai d’une des hautes fenêtres de la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait la lumière, et je ne pus réprimer une exclamation de surprise en revoyant au grand jour ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue qu’estompé d’artificiel crépuscule. Outre que la naïveté du dessin y rappelait certains portraits de cousines et de gouvernantes dont les grimauds des écoles se plaisent, par amour ou par moquerie, à illustrer leurs cahiers, il y avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de Pinamonte, une orgie de couleurs absurde et maladroite à tel point qu’elle me parut passer en extravagance les plus burlesques imaginations des barbouilleurs d’idoles asiatiques. Quelque défavorable, cependant, que fût au pauvre portrait cette brusque irruption du jour, je dus reconnaître qu’elle n’avait point altéré le merveilleux éclat des grands yeux féés. Mon regard plein d’amour replongea dans le mystère divin de ce vieux ciel brûlé de clartés inconnues ; mon âme à nouveau défaillante s’abandonna toute aux attraits pervers de ces prunelles trop fixes et trop grandes ; si bien que j’eus toutes les peines du monde à réprimer, au bord de mes lèvres, l’appel que mon cœur envoyait au mirage d’une passion depuis longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme d’un grand vent d’automne, tourbillon de vieilles paroles et de noms plus morts que les feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et, chassant les brumes d’un oubli mensonger qui me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait aux yeux du souvenir l’image de l’antique cité marine où j’avais eu la joie et la terreur de connaître l’incarnation même de ma félicité et de mon infortune.
Pâle d’une pâleur de moribond assoupi, l’eau silencieuse des canaux réfléchissait la torpeur d’une ville de palais déserts et de temples abandonnés. Zéphyr balançait mollement, aux balcons fleuris de rouille, les jardins de lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la traîne jaunissante de leurs robes de fées. Sur toute la cité de vision planait, en finale de mélodie de rêve, un silence plus irréel que le tintement d’oreilles des fiévreux. La ville que j’avais aimée jeune et joyeuse était morte avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je reconnus le palais ducal où le régent de S… m’avait présenté à la plus douce des belles. Les portes étaient condamnées, les lichens rongeurs avaient envahi les marches disjointes des perrons, l’eau verte des rios noyait les seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens miroitait en couleurs de poison aux grandes fenêtres indifférentes. J’interrogeais en vain les quatre horizons ; le silence, le crépuscule et l’oubli s’étaient établis en maîtres absolus en tous lieux.
Un bruit de pas vint rompre le charme de l’évocation à l’instant même où je m’abandonnais tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous incite à rechercher, parmi les douleurs du passé, quelque dérivatif à l’ennui du présent.
« Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement répandu sur votre visage me dispense de toutes excuses. Je vous en devais pour ma trop longue absence ; mais je me garderai bien de vous en faire au sujet de la brusque interruption de votre colloque avec Manto. J’ai quelque droit de me montrer jaloux de la belle ensorceleuse ; et je tremblais, en outre, de vous laisser trop longtemps tête-à-tête avec elle ; car la dame est dangereuse, même en peinture. — Et vous, rigides serviteurs d’une maison déchue, — continua le badin, se tournant vers les tristes momies ployées sous leur fardeau de tables et de chaises, — vous, vénérables faquins demeurés fidèles aux sentiments de jadis, et partant supérieurs aux puissants du siècle, faites en sorte que votre hôte illustrissime soit servi comme au temps des vrais Brettinoro, et décampez ensuite comme si l’âge d’or des étrivières ne menaçait point de s’évanouir à jamais. »
Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc m’invita à y prendre place et nous attaquâmes de grand cœur une fort alléchante collation de café, de biscottes et de condit.
« Vous allez, par le Diavolo, monsieur le chevalier, entendre le récit d’une aventure que j’ai su, contre mon penchant aux confessions importunes, tenir absolument secrète jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que voici en fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte, je rougis d’en avoir été la victime ensemble ridicule et déplorable. J’ai depuis quelques heures à peine l’honneur de vous connaître ; toutefois, les moindres particularités de votre personne me révèlent le confident que ma pénible discrétion attend depuis tant d’années. Je veux vous ouvrir de la façon la plus simple du monde mon cœur — un bien pauvre cœur, foi de Brettinoro ! — et je n’espère en retour qu’un brin d’indulgence envers une histoire dont tout autre que vous réprouverait, sans doute, et la sentimentalité surannée et le romanesque ensemble graveleux et ingénu. »
Le comte-duc fit à cet endroit une pause un peu longue qu’il employa à toussoter à la façon des précieuses, à se moucher éperdument et à crachoter d’un petit air rêveur dans la direction du portrait enchanté.